« On va attendre que ça se tasse. » C’est l’une des phrases que les conseillers en communication de crise entendent le plus souvent, et elle est toujours dite sur le ton du bon sens – par des dirigeants raisonnables, qui ont vu passer des polémiques et qui savent, d’expérience, que beaucoup de choses s’éteignent d’elles-mêmes. Elle a d’ailleurs quelque chose de vrai : les sujets meurent, l’actualité chasse l’actualité, le public oublie vite. Un conseiller qui répondrait « il faut toujours réagir » aurait tort – et ferait de ses clients des organisations qui ranimant chaque braise.
Le problème n’est pas la phrase. C’est qu’on la prononce sans savoir si l’on a affaire à un sujet qui va mourir ou à un sujet qui couve. Et dans le second cas, l’attente devient le premier carburant de la crise.
Deux sujets qui se ressemblent au début
La difficulté de l’attentisme n’est pas qu’il soit toujours faux – c’est que les deux situations se ressemblent exactement au moment où il faut décider.
Le sujet qui meurt seul. Un article isolé, dans un média secondaire, que personne ne reprend. Une polémique de quelques dizaines de comptes sur un réseau, qui tourne en boucle dans son propre cercle. Un fait sans suite possible : pas de victime, pas de procédure, pas de document, pas de deuxième épisode à attendre. Personne n’appelle – ni journalistes, ni partenaires. Personne n’en parle en interne. Le sujet n’intéresse que ceux qui l’ont lancé, et il mourra avec leur attention. Celui-là, on le laisse mourir : y répondre – par un communiqué, un démenti, une réaction officielle – serait le ranimer, lui offrir une audience qu’il n’avait pas, et lui donner le sceau de l’importance. Le silence est ici la stratégie, et elle est juste.
Le sujet qui couve. Il est plus discret que le premier – et c’est précisément sa nature. Il ne fait pas encore de bruit : un article, une mention, une question. Mais il porte une suite en lui. Une enquête en cours, que le premier article annonce sans le dire. Des documents qui circulent, dont une partie seulement a été publiée. Une victime qui a une voix, et qui n’a pas fini de s’en servir. Des salariés qui parlent, à leurs proches, à leurs collègues, à un journaliste. Il mûrit – il ne meurt pas. Et il ressemble, au premier regard, au sujet qui meurt : même calme apparent, même absence de reprise immédiate, même tentation de ne rien faire.
C’est pourquoi la décision ne peut pas se prendre à l’intuition. L’intuition dit « ça va passer » dans les deux cas, parce qu’elle est formée par tous les sujets qui sont effectivement passés. Elle ne voit pas celui qui couve – par construction.
Ce qui se passe pendant qu’on attend
Il faut décrire ce que produit l’attente face à un sujet qui couve, car c’est la mécanique que les organisations découvrent trop tard.
Pendant qu’on attend, les autres écrivent. La victime raconte – à un journaliste, à une association, sur les réseaux – et son récit, sans contradiction, devient la version de référence. L’avocat adverse installe son cadrage – les mots, l’angle, la chronologie qui serviront ses intérêts. L’ancien salarié témoigne, et son témoignage, sans réponse, est pris pour établi. Le journaliste qui n’a pas eu de réaction écrit avec ce qu’il a, c’est-à-dire avec les autres. Jour après jour, le sujet se documente, se structure, se peuple – et l’organisation, silencieuse, n’y figure que par son absence.
Quand elle se décide enfin à parler – parce que le sujet a explosé, parce qu’un deuxième article est sorti, parce que le conseil d’administration l’exige -, elle découvre qu’elle ne répond plus à une question : elle répond à un récit déjà construit, cohérent, installé dans les esprits. Et ce récit contient une question supplémentaire que tout le monde pose désormais : pourquoi avoir attendu ? L’attente est devenue une information – et la pire : elle dit que l’organisation savait, qu’elle a espéré que cela passe, et qu’elle ne parle que contrainte. Le silence du premier jour, qui aurait pu être expliqué, est devenu le silence coupable de la deuxième semaine.
C’est le sens de la formule : l’attente est le premier carburant des crises. Non parce que les crises naissent de l’attente – elles naissent de faits -, mais parce que chaque jour d’attente face à un sujet qui couve lui donne de la matière, de la crédibilité et une accusation de plus.
Les trois questions qui permettent de trancher
Comment faire la différence, alors, entre le sujet qui meurt et celui qui couve – puisque l’intuition ne le permet pas ? Par trois questions, toujours les mêmes, posées dès que le sujet apparaît.
Y a-t-il quelqu’un en face ? Une victime, un plaignant, un lanceur d’alerte, un syndicat, une association, un concurrent, un ancien – quelqu’un qui a intérêt à ce que le sujet vive, et qui dispose des moyens de le faire vivre : des documents, une voix, un avocat, un réseau. Un sujet sans porteur s’éteint – personne ne le nourrit. Un sujet avec porteur grandit – quelqu’un y travaille chaque jour, et ce quelqu’un ne se lassera pas avant d’avoir obtenu ce qu’il cherche.
Y a-t-il une suite déjà inscrite quelque part ? Une audience à venir, un rapport à paraître, une décision d’autorité attendue, un deuxième lot de documents, une date anniversaire, une assemblée générale, un procès. Si le calendrier contient déjà le prochain épisode, le sujet ne se tassera pas : il attend simplement son heure, et il reviendra plus fort, enrichi de tout ce qu’on n’aura pas dit entre-temps.
Les questions viennent-elles de l’intérieur ? C’est le signe le plus sûr, et le plus souvent ignoré. Quand les salariés commencent à interroger leurs managers, quand les clients appellent les commerciaux, quand le standard reçoit des appels inhabituels, quand le conseil d’administration demande « c’est quoi, cette histoire ? », le sujet a franchi le seuil : il n’est plus ce qui circule, il est ce qui est cru. Et face à ce qui est cru, le silence ne contient plus rien – il confirme.
La règle de décision tient en deux lignes. Si les trois réponses sont non, on laisse mourir – et on surveille, car la réponse peut changer. S’il y a un seul oui, on parle maintenant, parce que ça ne se tassera pas – et ce qu’on dit maintenant, avec le silence expliqué ou les premiers faits, sera infiniment moins coûteux que ce qu’il faudra dire dans deux semaines face au récit installé.
Ce que la phrase cache vraiment
Il faut dire enfin ce que « on va attendre que ça se tasse » cache le plus souvent – car ce n’est pas du bon sens, même quand elle en prend le ton.
C’est l’espoir de ne pas avoir à faire ce qu’on redoute. Appeler la victime – conversation que personne ne veut avoir. Reconnaître une erreur – devant le conseil, devant les équipes, devant la presse. Corriger une pratique – avec ce que cela coûte et ce que cela avoue. Affronter un journaliste, un syndicat, un ancien salarié. Chacun de ces gestes est difficile, et l’attente offre une alternative confortable : peut-être n’aura-t-on pas à le faire. Peut-être que ça passera. La phrase n’est pas une analyse de la situation ; c’est un vœu, habillé en stratégie.
Or l’attente n’est pas une stratégie. C’est une décision déguisée en absence de décision – et comme toutes les décisions prises par défaut, son prix est fixé par quelqu’un d’autre : par la victime qui parle, par le journaliste qui écrit, par l’avocat qui cadre, par le calendrier qui apporte l’épisode suivant. L’organisation qui attend ne choisit pas de ne rien faire ; elle choisit de laisser les autres faire à sa place. Et quand elle s’en aperçoit, le coût de l’action a été multiplié par le temps.
La fonction du conseiller, face à cette phrase, n’est pas de la contredire par réflexe – le sujet qui meurt existe, et l’attente y est juste. C’est de poser les trois questions, à voix haute, et d’obtenir des réponses honnêtes. Le plus souvent, elles sont déjà connues de tout le monde dans la pièce – et c’est pour ne pas les entendre qu’on préférait attendre.
Conclusion : les choses se tassent, les crises non
Les choses se tassent. Les polémiques sans porteur, les articles sans suite, les emballements sans fond s’éteignent d’eux-mêmes, et l’organisation qui a su ne pas y répondre a eu raison.
Les crises, non. Elles s’installent, ou on les traite. Une crise – un sujet avec un porteur, une suite inscrite, des questions qui viennent de l’intérieur – ne se tasse jamais : elle attend, elle mûrit, elle revient. Et chaque jour passé à espérer qu’elle passe est un jour offert à ceux qui la construisent.
Toute la question, à chaque fois, est de savoir laquelle des deux on a sous les yeux – et de ne pas se tromper par confort. Car la tentation de voir un sujet qui meurt là où il y a un sujet qui couve n’est pas une erreur d’analyse : c’est une erreur de courage. Et celle-là, on la paie toujours.
FAQ – Attentisme et réaction en communication de crise
Faut-il toujours réagir à une polémique ou à un article ? Non – beaucoup de sujets meurent d’eux-mêmes, et y répondre les ranimerait. Mais la décision d’attendre doit reposer sur une analyse, pas sur un espoir : il faut distinguer le sujet qui meurt seul (sans porteur, sans suite, sans écho interne) du sujet qui couve (avec une victime, une enquête, des documents, des questions de l’intérieur). Le premier se laisse mourir ; le second se traite immédiatement.
Comment savoir si un sujet va s’éteindre ou prendre de l’ampleur ? Par trois questions : y a-t-il quelqu’un en face qui a intérêt à faire vivre le sujet et les moyens de le faire (victime, syndicat, avocat, lanceur d’alerte) ? Y a-t-il une suite déjà inscrite au calendrier (audience, rapport, décision, anniversaire) ? Les questions viennent-elles de l’intérieur (salariés, clients, standard, conseil) ? Trois non : on laisse mourir et on surveille. Un seul oui : on parle maintenant.
Pourquoi l’attente aggrave-t-elle une crise qui couve ? Parce que pendant qu’on attend, les autres écrivent : la victime raconte, l’avocat adverse cadre, l’ancien salarié témoigne, le journaliste écrit avec ce qu’il a. Quand l’organisation parle enfin, elle répond à un récit installé, avec une question de plus : pourquoi avoir attendu ? Le silence du premier jour, qui aurait pu être expliqué, est devenu le silence coupable de la deuxième semaine.
Que signifie « on va attendre que ça se tasse » le plus souvent ? Non pas une analyse, mais un vœu : l’espoir de ne pas avoir à faire ce qu’on redoute – appeler la victime, reconnaître une erreur, corriger, affronter. L’attente est une décision déguisée en absence de décision, dont le prix est fixé par ceux qui construisent le récit pendant ce temps.
Quel est le signe le plus fiable qu’un sujet a franchi le seuil ? Les questions qui viennent de l’intérieur : salariés qui interrogent leurs managers, clients qui appellent les commerciaux, appels inhabituels au standard, conseil d’administration qui demande des explications. À ce stade, le sujet n’est plus ce qui circule mais ce qui est cru – et le silence ne le contient plus, il le confirme.
Que faire si l’on a décidé d’attendre et que le sujet grandit ? Parler immédiatement, sans attendre davantage, en assumant le délai par une explication honnête – les faits qu’il fallait établir, les personnes qu’il fallait prévenir – plutôt que par un silence prolongé. Plus l’attente dure, plus le coût de la parole augmente ; le meilleur moment pour parler était hier, le second meilleur est maintenant.