Carlos Ghosn, l’influenceur absent : quand la communication ne remplace pas la comparution

 

Interrogé ce matin sur le plateau de Télématin à propos de l’affaire Carlos Ghosn, j’ai été frappé par le paradoxe qui structure aujourd’hui toute cette séquence judiciaire : jamais l’ancien patron de Renault-Nissan n’a autant parlé, et jamais son silence n’a été aussi assourdissant.

Une chaise vide au tribunal, un studio plein à Beyrouth

Le 16 septembre, la 32e chambre correctionnelle de Paris a ouvert le procès pour corruption et trafic d’influence de Rachida Dati et de Carlos Ghosn, autour des 900 000 euros versés à l’ancienne eurodéputée par une filiale de Renault-Nissan entre 2009 et 2013. L’audience avait à peine commencé que la présidente posait la question qui allait occuper une large partie de l’après-midi : « Y a-t-il un avocat pour Carlos Ghosn ? » Personne ne s’est présenté à la barre. Sa demande de renvoi, déposée fin août, a été rejetée après une heure de délibéré.

Pendant ce temps, à quelques milliers de kilomètres, le même homme continue d’alimenter une mécanique éditoriale parfaitement huilée. Suivi par plus de 245 000 personnes sur Instagram et plus de 100 000 sur TikTok, il publie depuis avril 2025 des capsules d’une minute en anglais sur le leadership, les reprend dans une newsletter Substack baptisée « La philosophie de Carlos » suivie par plus de 13 000 abonnés, et intervient en visioconférence devant des publics professionnels.

Un dirigeant qui s’adresse au monde entier tous les matins, mais qui n’apparaît pas devant le seul auditoire qui, en cet instant, décide de son sort. Voilà le cœur du problème de communication judiciaire.

Deux temporalités qui ne se rencontrent jamais

Ce que révèle cette séquence, c’est l’incompatibilité entre deux régimes de parole.

Le premier est celui des réseaux sociaux : un espace que l’on maîtrise intégralement. On y choisit le sujet, le cadrage, la lumière, la durée, la langue. Personne n’y interrompt, personne n’y contredit, personne n’y produit de pièce à conviction. C’est un territoire de confort, et Carlos Ghosn l’occupe avec un savoir-faire réel.

Le second est celui du prétoire : un espace où la contradiction est organisée, où le récit est mis à l’épreuve, où l’on ne coupe pas au montage. C’est le seul lieu où une parole coûte quelque chose, et c’est précisément pour cela qu’elle y vaut quelque chose.

Un communicant de crise expérimenté sait que la crédibilité ne se construit pas dans les espaces que l’on contrôle. Elle se construit dans ceux où l’on accepte de ne pas tout contrôler. En restant maître de son feed et absent de son procès, Carlos Ghosn envoie, malgré lui, un message d’une clarté redoutable sur la hiérarchie de ses priorités telle que l’opinion la perçoit.

L’argument juridique existe, mais il ne « passe » pas

Soyons justes : sa défense avance des arguments. Son avocat libanais fait valoir que son absence ne relève pas d’un choix, mais d’une impossibilité juridique de quitter le territoire libanais, et rappelle qu’il s’était dit prêt, dans une lettre adressée en août à la présidente du tribunal, à témoigner par visioconférence depuis Beyrouth.

Le problème est que cet argument se heurte à une image installée depuis fin 2019 : celle de l’évasion spectaculaire du Japon. Une fois qu’un récit visuel de cette puissance s’est imprimé dans la mémoire collective, aucune note juridique ne le déloge. L’opinion ne fait pas la différence entre « ne pas pouvoir venir » et « avoir organisé les conditions de ne pas pouvoir venir ». Elle retient une équation simple : il filme, il enseigne, il conseille, mais il ne comparaît pas.

C’est une règle que je répète aux dirigeants que j’accompagne : on ne gagne jamais une bataille d’opinion avec un argument de procédure. On peut avoir juridiquement raison et être médiatiquement condamné le même jour.

Le risque du contenu qui se retourne

Le second angle mort de cette stratégie est le contenu lui-même. Publier des conseils sur l’authenticité, la résilience et l’exemplarité du leader pendant que se tient son propre procès pour corruption, c’est offrir aux commentateurs, aux humoristes et aux internautes une matière première irrésistible. Chaque post devient une pièce versée au dossier du tribunal de l’opinion.

En gestion de crise, la cohérence entre ce que l’on dit et la situation dans laquelle on le dit compte davantage que le message. Un contenu inoffensif publié au mauvais moment devient une provocation involontaire. La question n’est pas « ce message est-il bon ? », mais « ce message est-il tenable au regard de ce qui se joue aujourd’hui ? ».

La leçon pour les dirigeants

Trois enseignements me paraissent transposables bien au-delà du cas Ghosn.

La présence est le premier message. Avant les éléments de langage, avant le plan média, il y a le fait brut d’être là ou de ne pas être là. Une chaise vide parle plus fort que n’importe quel communiqué.

La stratégie de communication doit épouser la stratégie judiciaire, jamais la contredire. Quand les deux divergent, elles s’annulent. La défense perd en crédibilité, la communication perd en légitimité, et le dirigeant perd les deux.

Une notoriété reconstruite hors du champ du litige reste une notoriété suspendue. Tant que le dossier judiciaire n’est pas soldé, chaque prise de parole publique est relue à travers lui. On ne reconstruit pas une réputation à côté de son procès. On la reconstruit après, et seulement si l’on a su y être.

Carlos Ghosn a démontré qu’il savait parler au monde. Il lui reste à démontrer qu’il sait répondre à ses juges. Ce sont deux exercices radicalement différents, et seul le second fait jurisprudence dans l’opinion.

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