Il y a une personne qu’un conseiller en communication de crise retrouve dans presque tous ses dossiers médiatiques, souvent avant même d’avoir rencontré le client : l’avocat. C’est fréquemment lui qui appelle en premier – « j’ai un dossier qui va sortir dans la presse, il me faut quelqu’un » -, et c’est avec lui que se passent ensuite les nuits les plus longues, les arbitrages les plus fins, les décisions les plus lourdes.
On aime raconter, dans les écoles et dans les dîners, que juristes et communicants de crise se font la guerre – deux professions condamnées à se neutraliser autour d’un client écartelé. L’expérience du terrain raconte une tout autre histoire : l’avocat est la personne avec qui le communicant de crise travaille le mieux, à condition de comprendre ce qu’il voit, lui, quand la porte se ferme.
Ce que l’avocat voit : le temps long de la procédure
Pour comprendre l’avocat en crise, il faut d’abord comprendre l’échelle de temps dans laquelle il vit. Là où le communicant vit la crise à l’heure près – la matinale de 7h50, la dépêche de 14h, le JT de 20h -, l’avocat la vit à l’échelle de la procédure : l’enquête préliminaire qui durera dix-huit mois, l’instruction qui s’étirera sur des années, l’audience dans trois ans, l’appel après. Et dans cette échelle-là, chaque mot public prononcé aujourd’hui est une pièce potentielle – versée au dossier, relue par la partie adverse, lue à l’audience quand tout le monde aura oublié la une du jour.
Quand l’avocat entend une phrase de communication, il l’entend déjà prononcée par le contradicteur, devant un juge, avec l’intonation qui la retourne : « Vous reconnaissiez vous-même, dès le 12 mars, que… » Ce réflexe n’est pas de la frilosité : c’est de la mémoire prospective – la capacité à voir aujourd’hui l’usage futur d’une parole. Et cette capacité est une discipline que le communicant de crise gagne à apprendre à son contact. C’est en travaillant avec des avocats qu’on comprend qu’une phrase généreuse le lundi peut coûter des millions le mardi de l’année suivante – et que les formules « humaines » qui soulagent une conférence de presse peuvent devenir, sorties de leur contexte, des reconnaissances de responsabilité.
L’avocat voit aussi ce que le communicant ne voit pas : l’état réel du dossier. Les pièces, les auditions, les points faibles, les zones où la vérité n’est pas encore établie – ou pas favorable. Sa prudence sur certains sujets n’est jamais gratuite : elle est informée par une connaissance du fond que personne d’autre, dans la cellule de crise, ne possède.
Ce que l’avocat porte : une responsabilité que le communicant n’a pas
Il faut ensuite dire ce que l’avocat porte – car cela explique bien des « non » que les communicants pressés prennent pour de l’obstruction.
Si le conseiller en communication se trompe, son client passe une mauvaise semaine : un article défavorable, un cadrage subi, une séquence médiatique à rattraper. C’est sérieux, mais cela se répare. Si l’avocat se trompe, son client peut passer des années à le payer – une condamnation, une indemnisation, une responsabilité établie sur la base d’un mot qu’il aurait dû empêcher. Et l’avocat engage, à chaque conseil, sa responsabilité professionnelle, sa signature, son nom devant une juridiction. Il est le seul, dans la pièce, à devoir répondre un jour de chaque mot devant un tribunal.
Cette asymétrie change le regard sur ses réserves. Quand l’avocat freine, il ne freine pas par réflexe corporatiste ou par goût du conditionnel : il freine parce qu’il mesure un risque que les autres ne voient pas, et parce qu’il en portera les conséquences. Cela mérite mieux que l’agacement – cela mérite qu’on lui pose la bonne question : « quel est le risque précis, et comment le contourner sans perdre l’humanité du message ? » Posée ainsi, la question ouvre presque toujours une solution ; posée en affrontement – « les juristes bloquent tout » -, elle ne produit que des tranchées.
Les deux horloges ne s’opposent pas : elles se complètent
Vient le point central, celui que des années de tandem enseignent : les deux horloges – celle de l’avocat, en années, et celle du communicant, en heures – ne s’opposent pas. Elles se complètent, et l’une ne va pas sans l’autre.
L’avocat protège le procès dans trois ans. Le communicant protège le tribunal de ce soir – celui de l’opinion, qui juge sans procédure ni appel. Et la réalité des crises démontre que ces deux protections sont indissociables. Une entreprise qui gagne au tribunal après avoir perdu l’opinion a gagné sur un champ de ruines : clients partis, salariés démobilisés, réputation détruite, relaxe en pied de page trois ans plus tard. Une entreprise qui gagne l’opinion en s’exposant juridiquement a hypothéqué sa victoire : les mots qui ont sauvé la semaine deviennent les pièces qui perdent le procès. Ni l’un ni l’autre ne peut prétendre à la victoire seul.
C’est pourquoi les meilleurs avocats formulent eux-mêmes la demande qui fonde le tandem : « trouve-moi la phrase humaine qui ne m’engage pas. » Et cette phrase existe presque toujours – c’est même le travail commun des deux professions de la trouver, dossier après dossier. L’empathie sans auto-accusation : « je suis profondément touché par ce qui est arrivé » n’est pas « nous avons commis une faute ». Les faits sans qualification : dire ce qui s’est passé sans dire pourquoi. L’engagement d’établir la vérité sans la préjuger : « toute la lumière sera faite » n’est pas « nous sommes responsables ». La prise en charge sans reconnaissance de causalité : accompagner les victimes n’est pas admettre une dette.
Ce vocabulaire de la parole de crise juridiquement sûre et humainement audible n’existe dans aucun manuel : il a été inventé ensemble, par des avocats et des communicants qui ont accepté de chercher au lieu de s’affronter. Chaque tandem l’enrichit. Et il faut le dire clairement, parce que le cliché prétend le contraire : ce sont souvent les avocats qui trouvent la formule, parce qu’ils savent exactement où passe la ligne – et donc jusqu’où on peut aller.
Le secret qu’il garde et les silences qu’il faut savoir lire
Il y a aussi ce que l’avocat porte seul, et que le communicant apprend à respecter : le secret.
L’avocat détient des secrets plus lourds que ceux du communicant, protégés par un secret professionnel plus absolu encore – et il ne peut souvent rien en dire, même à son équipier de crise. Il voit parfois venir des choses qu’il ne peut pas expliquer : une pièce qu’il connaît, une audition qui se prépare, un élément du dossier qui rend un sujet intouchable. Le communicant doit alors apprendre à lire ses silences. Quand un avocat dit « sur ce point, je préfère que le client ne s’exprime pas, sans que je puisse te dire pourquoi », la seule réponse professionnelle est de ne pas discuter – et de construire la communication autour de ce silence, sans le trahir.
Cette confiance muette est la plus belle collaboration du métier, parce qu’elle repose sur la reconnaissance mutuelle des périmètres : l’avocat ne demande pas au communicant de lui expliquer les mécaniques médiatiques qu’il recommande ; le communicant ne demande pas à l’avocat de lui révéler ce que le secret couvre. Chacun fait crédit à l’autre de sa compétence et de sa loyauté. Dans les crises longues, c’est ce crédit réciproque qui tient le dispositif.
Le rituel du tandem : se parler avant de parler au client
De tout cela découle une méthode, simple et décisive, que les bons avocats adoptent immédiatement quand on la leur propose : se parler avant de parler au client.
Le principe : avant chaque réunion importante avec le dirigeant, dix minutes entre l’avocat et le communicant, seuls. Pour confronter les deux lectures de la situation, identifier les points d’accord et les points de friction, et arriver devant le client avec l’une de deux choses – une position commune, ou un désaccord clair, exposé loyalement, qu’il pourra arbitrer en connaissance de cause. Le client en crise n’a pas besoin de deux conseils qui se contredisent en réunion, devant lui, à son détriment ; il a besoin d’un tandem qui a déjà fait le travail de réconciliation, ou qui lui présente proprement les termes d’un vrai choix.
Ce rituel produit des effets remarquables. Il évite les réunions où le dirigeant, déjà sous pression, doit en plus arbitrer un duel d’experts. Il fait émerger les solutions de compromis – la « phrase humaine qui n’engage pas » se trouve à deux, dans le bureau d’à côté, pas en séance. Il installe une relation de confiance entre les deux conseils, qui se prolonge de dossier en dossier – et qui explique pourquoi tant de missions de communication de crise commencent par l’appel d’un avocat qui a déjà travaillé en tandem et qui sait ce que cela vaut. Quand cela fonctionne – et cela fonctionne bien plus souvent qu’on ne le croit -, c’est la plus grande sécurité qu’on puisse offrir à quelqu’un dans la tempête : deux protections coordonnées, sur deux horloges, portées par deux professionnels qui se font confiance.
Ce que chacun apporte à l’autre
Il vaut la peine de nommer ce que chaque métier apporte à l’autre dans ce tandem – car la complémentarité est concrète.
L’avocat apporte au communicant la connaissance du fond et du dossier, la discipline de la mémoire prospective, la cartographie précise de ce qui engage et de ce qui n’engage pas, la maîtrise des procédures et de leurs calendriers – qui déterminent souvent le calendrier médiatique -, et la relation avec les autorités judiciaires, dont le communicant doit tenir compte sans y intervenir.
Le communicant apporte à l’avocat la lecture du tribunal de l’opinion – ce que le public retiendra, ce que les rédactions feront d’une position -, la traduction en langage humain de positions juridiquement sûres, la gestion du temps court que la procédure ignore, la protection du client contre les pressions médiatiques qui peuvent affecter la procédure elle-même (un dirigeant épuisé par la presse est un mauvais client pour son avocat), et la construction de la sortie de crise, quand l’affaire judiciaire se prolonge et que la vie de l’organisation doit continuer.
Ni l’un ni l’autre ne peut faire le travail de l’autre. C’est précisément ce qui rend le tandem nécessaire.
Hommage : celui qui a tout appris à l’auteur de ces lignes
Il est impossible d’écrire ce portrait sans nommer celui qui l’a rendu possible. Maître Grégoire Lafarge a été, pour l’auteur de ce texte, bien plus qu’un avocat avec qui partager des crises : un père spirituel. C’est lui qui a enseigné, dossier après dossier, que la fermeté et l’élégance ne s’opposent pas ; qu’on peut défendre sans détester ; que le mot juste se cherche à deux et qu’il existe toujours ; que le « non » d’un avocat, quand il est bien dit, ressemble à un cadeau, et que son « vas-y » peut donner du courage pour un mois. Une part de tout ce que ce métier sait du tandem avocat-communicant vient de lui – et une part de ce que son élève est devenu. Il a été tant aimé. Ce texte, au fond, lui appartient.
Conclusion : on protège un client à deux voix
Il faut conclure par ce que cette longue fréquentation enseigne, et qui vaut pour tous ceux qui traverseront un jour une crise à dimension judiciaire.
Le conseiller en communication qui voit l’avocat comme un obstacle n’a pas compris son métier – il n’a pas compris que la parole de crise sans protection juridique est une parole qui se paiera, et que la victoire médiatique sur un champ de ruines judiciaire n’est pas une victoire. L’avocat qui verrait le communicant comme un danger n’aurait pas compris le sien – il n’aurait pas compris que la relaxe dans trois ans ne sauvera pas une organisation qui a perdu ses clients, ses salariés et sa réputation dans les trois premières semaines. Les deux professions se doivent mutuellement leurs meilleurs dossiers – ceux où l’un a pensé à appeler l’autre – et leurs meilleures décisions – celles où l’un a su dire non à l’autre.
En crise, on protège un client à deux voix. Et la meilleure chose qui puisse lui arriver, c’est que ces deux voix se soient parlé avant d’entrer dans la pièce.
FAQ – Avocat et communication de crise
Faut-il un avocat et un conseil en communication en cas de crise ? Oui, dès que la crise a une dimension judiciaire ou réglementaire – ce qui est le cas de la plupart des crises graves. Les deux protègent des tribunaux différents : l’avocat, la procédure dans trois ans ; le communicant, l’opinion ce soir. Gagner l’un en perdant l’autre n’est jamais une victoire : ils sont indissociables.
Pourquoi les avocats sont-ils prudents sur la communication de crise ? Parce qu’ils voient chaque mot public comme une pièce potentielle, relue à l’audience par la partie adverse – c’est de la mémoire prospective, pas de la frilosité. Et parce qu’ils engagent leur responsabilité professionnelle sur chaque conseil : ils sont les seuls, dans la cellule, à devoir répondre un jour de chaque mot devant un tribunal.
Comment concilier parole humaine et prudence juridique en crise ? En cherchant ensemble « la phrase humaine qui n’engage pas » – elle existe presque toujours : empathie sans auto-accusation, faits sans qualification, engagement d’établir la vérité sans la préjuger, prise en charge sans reconnaissance de causalité. Ce vocabulaire se construit en tandem, et ce sont souvent les avocats qui trouvent la formule, car ils savent où passe la ligne.
Comment gérer un désaccord entre l’avocat et le communicant ? Par le rituel du tandem : se parler avant la réunion avec le client, pour arriver devant lui avec une position commune ou un désaccord loyalement exposé qu’il pourra arbitrer. Le client en crise n’a pas besoin d’un duel d’experts en séance ; il a besoin de deux conseils qui ont déjà fait le travail de réconciliation.
Le communicant doit-il tout savoir du dossier judiciaire ? Non – le secret professionnel de l’avocat couvre des éléments qu’il ne peut partager avec personne. Le communicant doit apprendre à lire ses silences (« sur ce point, le client ne s’exprime pas, sans que je puisse dire pourquoi ») et à construire la communication autour, sans discuter. Cette confiance mutuelle sur les périmètres est le socle du tandem.
Comment se répartissent les rôles entre avocat et communicant ? L’avocat apporte le fond du dossier, la cartographie de ce qui engage, les procédures et leur calendrier, la relation aux autorités judiciaires. Le communicant apporte la lecture de l’opinion, la traduction humaine des positions juridiques, la gestion du temps court, la protection du dirigeant face à la pression médiatique et la construction de la sortie de crise. Aucun ne peut faire le travail de l’autre.