Guillaume Pepy

La visite du site après un accident : quand le dirigeant doit y aller, quand il ne doit surtout pas, et comment

C’est une question qui arrive dans la première heure de tout accident grave, et elle divise chaque cellule de crise : le dirigeant doit-il se rendre sur place ? Les uns disent « surtout pas, il va gêner les secours et s’exposer ». Les autres : « absolument, sinon on dira qu’il se cache ». Les deux camps ont raison – tout dépend du comment, du quand et du pourquoi. La visite du site est l’exercice le plus physique de la communication de crise : le seul où le corps du dirigeant, ses vêtements, son temps et ses silences deviennent le message.

Quand y aller : la présence comme message – au bon moment

La première question est celle du principe, et la réponse est nette : le dirigeant se rend sur place quand des personnes ont été touchées. Blessés, victimes, équipes choquées, familles, riverains évacués. Dans ces situations, la présence physique du dirigeant dit une chose qu’aucun communiqué, aucune vidéo, aucun message interne ne peut dire : vous comptez plus que mon agenda. C’est un acte de direction avant d’être un acte de communication – et c’est parce qu’il est un acte de direction qu’il communique.

À l’inverse, l’absence parle aussi, et toujours contre le dirigeant : le PDG qui « suit la situation depuis le siège » pendant que ses équipes affrontent l’irréparable installe, en quelques heures, l’image d’un état-major lointain – image que des mois de présence ne rattraperont pas. Sur ce point, l’histoire des crises industrielles est sans appel : les dirigeants qu’on a reprochés d’être venus sont rares ; ceux qu’on a reprochés de ne pas être venus sont légion.

Mais le moment compte autant que le principe. Pas trop tôt : le dirigeant qui débarque pendant que les secours travaillent n’aide pas, il mobilise – des agents de sécurité, des accompagnants, de l’attention des responsables de site qui manquera ailleurs, exactement quand chaque ressource compte. La bonne fenêtre s’ouvre quand la présence sert au lieu de peser : une fois la phase de secours stabilisée, quand les équipes peuvent recevoir, quand les familles ont été prises en charge par les dispositifs prévus. Cela se coordonne avec le terrain, avec les autorités présentes – pas depuis la voiture.

Et il faut y aller préparé à une chose que beaucoup de dirigeants sous-estiment : encaisser. La colère du terrain est légitime – la peur, le deuil, le sentiment d’abandon cherchent un visage, et c’est précisément pour leur en offrir un qu’on vient. L’interpellation dure, publique parfois, la remarque blessante, le regard qui accuse : tout cela fait partie de la visite, et le dirigeant qui n’est pas prêt à l’affronter dignement – sans se défendre, sans fuir, sans s’effondrer – n’est pas prêt à venir. La préparation psychologique de ce moment est une part entière du travail d’accompagnement.

Quand surtout pas : la visite-photo et ses dégâts

Il existe une visite qu’il faut absolument empêcher, et elle se reconnaît à un signe : sa vraie destination est l’image.

Le car de journalistes qui suit la berline. Le cadrage prévu avant même le trajet – « on fera l’image devant le bâtiment B ». Le passage éclair entre deux réunions parisiennes, quarante minutes montre en main. Le communiqué annonçant la visite avant qu’elle ait lieu. Le dirigeant qui arrive avec son escorte de communicants et repart avec ses éléments visuels. Tout cela se voit – et le terrain le sent en dix secondes, avec l’infaillibilité de ceux qui vivent la situation de l’intérieur.

Une visite dont la vraie destination est la photo fait plus de dégâts que l’absence, pour une raison simple : elle ajoute l’insulte à la blessure. Elle dit aux équipes et aux victimes : vous n’êtes pas venu pour nous, vous êtes venu pour vous – et ce message-là, une fois reçu, ne s’efface plus. L’exemple le plus commenté de l’histoire récente des crises reste celui du dirigeant pétrolier qui, au cœur d’une marée noire, laissa échapper devant les caméras son souhait de « retrouver sa vie » : une phrase, en quelques secondes, avait dit tout ce que sa présence sur place prétendait démentir. Le terrain n’accepte le dirigeant que s’il vient pour le terrain.

D’autres cas retiennent légitimement : quand la présence gênerait réellement les secours ou une enquête en cours ; quand le site relève d’un tiers dont la maîtrise d’ouvrage exclut toute intrusion ; quand le dirigeant, physiquement ou émotionnellement, n’est pas en état d’assumer la confrontation. Dans ces cas, on diffère ou on délègue – mais on ne remplace jamais la visite par une opération d’image.

Quoi porter : le vêtement parle avant la bouche

Le chapitre suivant fait sourire ceux qui ne l’ont jamais vécu, et il occupe une part entière de la préparation : la tenue. Car sur un site d’accident, tout se photographie – par les journalistes, par les salariés, par les riverains – et le vêtement parle avant que la bouche n’ait prononcé un mot.

Le casque immaculé sorti de sa boîte. Le gilet haute visibilité dont les plis de pliage sont encore visibles. Les chaussures de ville dans la boue du chantier. La parka trop neuve enfilée sur le costume. Le pantalon de cérémonie sous les bottes de sécurité empruntées. Chaque détail crie la même chose : voici le visiteur, le touriste de crise descendu de la tour, celui qui ne connaît pas ce lieu et n’y reviendra pas. Les images de bottes impeccables en zone sinistrée, de manteaux de luxe dans les décombres, ont fait le tour des réseaux plus d’une fois – toujours avec le même commentaire implicite : cette personne n’est pas d’ici.

La règle est simple à énoncer : s’habiller pour le terrain, pas pour la photo. Concrètement : les équipements de protection du site, portés correctement (la jugulaire du casque attachée, le gilet fermé – le personnel de sécurité le remarque en premier) ; des vêtements sobres, pratiques, adaptés aux conditions – la météo, la boue, les distances ; rien qui signale le rang ou la richesse ; rien de neuf si cela peut s’éviter. Et il y a, derrière cette règle vestimentaire, une leçon de fond qui dépasse la crise : si les équipements de protection du dirigeant sont neufs, c’est qu’il aurait dû visiter ce site avant l’accident. Le dirigeant qui connaît ses sites arrive avec ses propres chaussures de sécurité, déjà marquées – et cette marque-là vaut tous les discours.

Quoi dire : presque rien – et dans quel ordre

Vient la question de la parole, et sa réponse est la plus contre-intuitive pour des dirigeants habitués à s’exprimer : on ne vient pas discourir, on vient écouter.

Les phrases qui comptent tiennent en quelques mots, et elles sont toutes tournées vers l’autre : « je suis venu vous voir. » « Je suis venu entendre ce qui s’est passé. » « Dites-moi. » « Comment allez-vous ? » Le dirigeant qui parle peu et écoute longtemps fait la visite juste ; celui qui arrive avec un message à délivrer transforme le lieu du drame en tribune – et le terrain le lui fait payer immédiatement.

Trois interdits absolus gouvernent la parole sur site, car l’émotion du lieu pousse précisément aux mots qui engagent. Pas de promesses chiffrées lancées dans le vif – « nous indemniserons intégralement », « tout sera reconstruit en six mois », « personne ne perdra son emploi » : ces phrases, prononcées sous le coup de l’émotion, seront exigées au centime et au jour près, et leur non-tenue ultérieure deviendra la seconde crise. Pas de causes – « c’est une erreur humaine », « c’est le sous-traitant », « c’est une fatalité » : on ne les connaît pas, et les avancer sur le lieu même engage juridiquement et humainement au-delà de tout rattrapage. Pas de « plus jamais ça » facile – le terrain sait exactement ce que valent ces mots prononcés le jour du drame, et il les retiendra contre celui qui les aura galvaudés. Ce qu’on peut dire, en revanche : ce qu’on va faire aujourd’hui, concrètement – la prise en charge, le soutien, la présence – et l’engagement d’établir la vérité, sans la préjuger.

Reste l’ordre des interlocuteurs, qui se voit comme le nez au milieu du visage et qui décide de tout : les équipes et les familles d’abord, les caméras après – jamais l’inverse. La séquence est observée, chronométrée, commentée. Le dirigeant qui descend de voiture et va au micro avant d’avoir vu un seul salarié a déjà raté sa visite, quoi qu’il dise ensuite : il a montré sa priorité. Celui qui passe deux heures avec les équipes, va voir les blessés, rencontre les familles, et ne s’adresse à la presse qu’à la fin – brièvement, sobrement, en parlant de ceux qu’il vient de voir – a fait la visite dans le bon ordre. Et si la presse doit attendre, elle attend : c’est même une information qu’on lui donne.

Le secret des visites réussies : le temps, et la deuxième visite

Il existe enfin un critère qui distingue infailliblement les visites réussies des visites catastrophes, et il ne se voit sur aucune image : le temps.

Les visites catastrophes ont une durée type : quarante minutes, montre en main, calées entre deux points presse, avec le retour en hélicoptère visible depuis le site. Le terrain lit cette durée comme un verdict : nous valions quarante minutes. Les visites réussies durent des heures – le temps de tout voir, de tout entendre, de rester quand il n’y a plus rien à faire sinon être là. Certains dirigeants ont passé des jours sur les sites de leurs accidents, dormant sur place, revenant chaque matin : ce sont ceux dont les équipes parlent encore, des décennies après.

Et surtout, les visites réussies ont une suite. Le dirigeant qui revient – la deuxième fois, sans caméras, trois semaines plus tard, quand plus personne ne regarde, quand l’actualité est passée à autre chose et que le site, lui, vit encore avec ses blessures. C’est cette deuxième visite que le terrain retient – car elle est, par construction, dénuée de tout calcul : il n’y a plus d’image à faire, plus de journaliste à convaincre, plus de crise médiatique à gérer. Il n’y a que la présence, pour elle-même. La première visite, tout le monde la fait – elle est attendue, presque obligatoire. La deuxième dit qui vous êtes. Et la troisième, à la date anniversaire, dit que vous n’avez pas oublié.

La règle d’or et ce que le lieu retient

Il faut conclure par la règle qui résume tout, celle qui se donne au dirigeant devant l’hélicoptère, au moment de la décision. Elle tient en deux phrases.

Si la seule raison d’y aller est l’image, restez au bureau – la visite-photo fera plus de mal que l’absence. Si la seule raison de ne pas y aller est la peur – de la colère, de l’interpellation, de l’émotion -, allez-y : c’est exactement pour affronter cela qu’on vous attend, et l’affronter dignement est le seul acte de direction qui compte ce jour-là.

Car le lieu retient tout. Les sites d’accident ont une mémoire longue, transmise de génération en génération de salariés : vingt ans après, on s’y souvient encore de qui est venu, quand, comment il était habillé, ce qu’il a écouté, ce qu’il a promis – et s’il est revenu. Cette mémoire-là ne se gère pas : elle se mérite, sur place, dans les heures qui suivent le drame et dans les semaines qui le suivent. C’est la moins médiatique de toutes les composantes de la communication de crise. C’est probablement la plus importante.

FAQ – La visite du dirigeant sur le lieu d’un accident

Le dirigeant doit-il se rendre sur place après un accident grave ? Oui, dès lors que des personnes ont été touchées : sa présence dit ce qu’aucun communiqué ne peut dire – les personnes comptent plus que l’agenda. L’absence, elle, installe durablement l’image d’un état-major lointain. Les dirigeants reprochés d’être venus sont rares ; ceux reprochés de ne pas l’avoir fait sont légion.

Quand faut-il faire la visite du site ? Pas pendant la phase active des secours, où le dirigeant mobiliserait des ressources (sécurité, accompagnement) qui manqueraient ailleurs. La bonne fenêtre s’ouvre quand la présence sert au lieu de peser : secours stabilisés, équipes en mesure de recevoir, familles prises en charge – à coordonner avec le site et les autorités présentes.

Comment le dirigeant doit-il s’habiller sur un site d’accident ? Pour le terrain, pas pour la photo : équipements de protection du site correctement portés, vêtements sobres et adaptés aux conditions, rien qui signale le rang, rien de visiblement neuf. Le casque immaculé, les chaussures de ville dans la boue ou la parka enfilée sur le costume désignent instantanément le « touriste de crise » – et se photographient.

Que doit dire le dirigeant lors de la visite ? Presque rien : il vient écouter (« je suis venu vous voir, dites-moi »). Trois interdits : pas de promesses chiffrées lancées dans l’émotion (elles seront exigées au centime), pas de causes (inconnues, et engageantes), pas de « plus jamais ça » facile. Il peut dire ce qui est fait aujourd’hui pour les personnes, et l’engagement d’établir la vérité sans la préjuger.

Faut-il parler à la presse pendant la visite du site ? Seulement à la fin, brièvement, après avoir vu les équipes, les blessés et les familles – jamais avant. L’ordre des interlocuteurs est observé et commenté : le dirigeant qui va au micro avant d’avoir vu un seul salarié a montré sa priorité et raté sa visite. Si la presse doit attendre, elle attend.

Qu’est-ce qui distingue une visite réussie d’une visite ratée ? Le temps et la suite. Les visites ratées durent quarante minutes entre deux points presse ; les réussies durent des heures. Et surtout, elles ont une deuxième visite – sans caméras, des semaines plus tard, quand plus personne ne regarde. C’est celle-là que le terrain retient, parce qu’elle est dénuée de tout calcul.

Vous aimerez peut-être aussi
antifajeu

Jeu dangereux

Faire volte-face immédiatement serait-il la martingale pour dégonfler immédiatement une polémique naissante ? Pas toujours, comme le montre…
Lire