Stratégie de communication de Carlos Ghosn : pourquoi il fuit son procès mais pas les caméras

L’essentiel en trente secondes

Le procès pour corruption et trafic d’influence de Carlos Ghosn et Rachida Dati s’est ouvert ce mercredi 16 septembre 2026 devant le tribunal correctionnel de Paris. L’ancien patron de Renault-Nissan, installé au Liban depuis décembre 2019, n’est pas dans le box. Il a demandé un renvoi et proposé de participer par visioconférence depuis Beyrouth.

Pendant ce temps, il publie plusieurs fois par semaine des conseils de leadership devant plus de 245 000 abonnés sur Instagram, plus de 100 000 sur TikTok et 13 000 lecteurs de sa newsletter. Aucune contradiction là-dedans. Une stratégie de communication de crise, pilotée avec une rigueur que peu de dirigeants sous enquête atteignent, et dont les cinq ressorts sont parfaitement identifiables.

Procès Carlos Ghosn 2026 : les faits

Reprenons les données du dossier, parce qu’une analyse de communication ne vaut que si elle repose sur les faits.

Carlos Ghosn, 72 ans, triple national français, libanais et brésilien, est poursuivi pour abus de pouvoirs par dirigeant de société, abus de confiance, corruption et trafic d’influence actifs. Le dossier porte notamment sur des honoraires de conseil versés par la société néerlandaise Renault-Nissan BV, dont 900 000 euros perçus par Rachida Dati lorsqu’elle était avocate et eurodéputée. Le Parquet national financier a requis le procès en novembre 2024 ; les deux prévenus ont été renvoyés devant le tribunal correctionnel en juillet 2025 ; l’audience est fixée du 16 au 28 septembre 2026.

Ghosn est visé par deux mandats d’arrêt français, le premier délivré en avril 2023. Il ne peut pas venir à Paris : le Liban n’extrade pas ses ressortissants et, depuis la notice rouge d’Interpol, lui interdit de quitter le territoire. Dans un courrier du 11 août 2026 adressé au tribunal, il invoque cette impossibilité matérielle, conteste le délai de citation, demande la levée du mandat d’arrêt et propose de comparaître à distance. Il affirme réclamer depuis six ans d’être entendu et d’accéder à son dossier.

Voilà pour le droit. Le reste est de la communication, et c’est le reste qui décide de la façon dont cette affaire sera racontée dans dix ans.

Communication de crise : le paradoxe Ghosn n’existe pas

Toutes les rédactions posent la même question ce matin : comment un homme qui refuse de comparaître peut-il être aussi bavard sur ses réseaux sociaux ?

La question est mal posée, parce qu’elle suppose que se taire devant un juge et parler devant une caméra relèvent du même registre. Ce n’est pas le cas. Ce sont deux tribunaux différents, avec des règles, des risques et des juges différents. Et Carlos Ghosn n’a pas renoncé à l’un pour l’autre par caprice. Il a fait un choix.

Carlos Ghosn ne fuit pas la parole : il fuit le contradictoire.

Voilà la clé de lecture. Ce qu’il évite, ce n’est pas l’exposition, c’est la contradiction organisée par un tiers. Sur les réseaux, personne ne l’interrompt, personne ne lui oppose une pièce, personne ne reformule sa réponse. Au tribunal, tout le monde le fait.

Stratégie n°1 : déplacer le procès vers l’opinion

La première décision commande toutes les autres. Il n’a pas renoncé à se défendre : il a changé de juridiction.

Un procès, c’est un récit qu’il ne maîtrise pas. Un post, c’est un récit qu’il signe. Comparaître, c’est accepter les règles d’un autre ; communiquer, c’est écrire les siennes. Le droit lui demande des comptes, l’opinion lui demande une histoire, et entre ces deux demandes il a choisi le public le plus indulgent, le seul tribunal qui ne peut pas le condamner.

Le calcul est d’une simplicité brutale : au tribunal, il risque une peine ; sur les réseaux, il ne risque qu’un commentaire. Aucun dirigeant rationnel ne choisit la première option lorsqu’on lui laisse la seconde.

C’est pourquoi la formule que je livre aux rédactions tient en une phrase : absent du prétoire, omniprésent sur les écrans, ce n’est pas une contradiction, c’est un arbitrage.

Ce qui distingue Ghosn de la plupart des dirigeants mis en cause, c’est l’échelle. D’autres avant lui ont tenté de plaider dans la presse. Lui a construit un média à part entière, avec une ligne éditoriale, un calendrier de publication, une communauté et des indicateurs de performance. Les vidéos qu’il a commencé à poster en avril 2025, d’abord de simples extraits d’interviews, se sont professionnalisées mois après mois. On ne monte pas un tel dispositif par hasard dix-huit mois avant l’ouverture d’un procès.

Stratégie n°2 : contrôler le cadre plutôt que le contenu

Le deuxième pilier, c’est la maîtrise du décor. Devant un juge, il serait un accusé. Devant sa caméra, il reste un patron.

Un prétoire est un cadre hostile par nature. Le prévenu ne choisit ni sa place, ni son temps de parole, ni la formulation des questions, ni le coup de crayon du dessinateur d’audience. Un bureau à Beyrouth, c’est l’exact inverse : l’angle, la lumière, la durée, le montage, l’heure de mise en ligne. Il ne plaide plus sa cause : il la produit. Il est, en même temps, le prévenu, l’avocat et le monteur.

Le box des accusés, c’est un plan fixe qu’on ne choisit pas. Il a préféré le champ-contrechamp. Il a remplacé la barre par le bureau, la robe par le costume, et le verdict par les vues.

Il faut insister sur un point que les commentateurs sous-estiment presque toujours. Dans ce dispositif, sa force n’est pas dans ce qu’il dit, mais dans le fait qu’il décide seul du moment où il le dit. Dans un procès, on subit le calendrier. Dans une stratégie, on l’écrit. Je le répète à chaque dirigeant que j’accompagne avant une audience : la maîtrise du tempo pèse plus lourd que la qualité de l’argument.

Stratégie n°3 : inverser la charge du récit

Troisième mécanique, la plus ancienne du répertoire de la communication de crise et la plus efficace quand elle est tenue sans faiblir : cesser d’être celui qui répond pour devenir celui qui accuse.

Il a compris qu’on perd un procès en trois semaines et qu’on tient l’opinion en trois posts.

La bascule se résume ainsi : ne plus répondre à des questions, mais en poser. Il ne se présente pas comme un homme poursuivi, mais comme un homme empêché. Un homme poursuivi doit se justifier ; un homme empêché réclame l’équité. Le premier subit une accusation, le second en porte une. C’est déjà toute la ligne de sa conférence de presse de Beyrouth en janvier 2020, deux heures trente durant lesquelles il a présenté son dossier comme une affaire politique et non comme un délit de droit commun. Cette ligne n’a jamais bougé.

L’effet produit est un effet d’éviction : tant qu’il parle du système, on ne parle pas du dossier. Le débat glisse du fond vers la forme, des flux financiers vers les conditions de leur examen, des faits vers la procédure.

Ce bruit permanent remplit aussi une fonction défensive. Le silence judiciaire ressemble à un aveu ; le bruit médiatique fournit un alibi narratif. Un homme qui prend la parole tous les jours ne donne pas l’impression de se cacher, quand bien même il ne répond à aucune question posée par une juridiction.

Il a transformé une mise en examen en mise en scène. Accusé, il devenait un cas ; accusateur, il redevient un sujet. Et pour être exact sur la mécanique : il ne conteste pas les faits devant les juges, il conteste les juges devant le public.

Stratégie n°4 : l’usure du temps

Le quatrième ressort est le moins visible et, à mon sens, le plus puissant.

Une audience dure quelques semaines. Une légende dure des années. Il a misé sur la seconde.

L’objectif n’a jamais été d’obtenir une relaxe dans l’opinion. Il s’agit de déplacer la place que l’affaire occupe dans la mémoire collective. Il n’attend pas d’être innocenté : il attend d’être oublié comme accusé et retenu comme personnage. Chaque vidéo, chaque newsletter, chaque conseil de leadership joue le même rôle : repousser le moment où il devra rendre des comptes.

Sa vraie tactique, c’est l’usure. Il parle jusqu’à ce que l’affaire devienne un décor.

Les deux horloges ne tournent pas à la même vitesse, et c’est précisément ce décalage qu’il exploite. Le temps judiciaire est lent, le temps médiatique est court, et il joue l’un contre l’autre. Une instruction française s’étale sur sept ans ; un cycle d’attention médiatique s’épuise en soixante-douze heures. Celui qui alimente le second en continu finit par occuper le terrain lorsque le premier redevient visible. C’est exactement ce qui se produit ce matin : le procès s’ouvre, et l’homme qui en est absent est celui dont on parle le plus.

Stratégie n°5 : le récit de soi, ou le pivot influenceur

Ce que Carlos Ghosn construit depuis Beyrouth n’est pas, en réalité, une défense. C’est un récit de soi.

Il ne raconte pas une affaire, il raconte une trajectoire, et c’est bien plus difficile à contredire. Une affaire se réfute avec des pièces. Une trajectoire ne se réfute pas ; on ne peut que lui opposer une autre trajectoire.

Il s’est réécrit en héros d’une histoire où les autres tiennent le rôle du système. L’homme qui a redressé Nissan, l’enfant de la diaspora libanaise devenu patron mondial, le dirigeant pris dans une mécanique qui le dépasse. Le choix du leadership comme thématique de ses contenus n’a rien de neutre : en délivrant des conseils de management, d’éloquence et de résilience, il se réinstalle dans la seule posture qui le rend inattaquable, celle de celui qui sait.

Il faut rester lucide sur ce que vaut cette approche. On ne se défend pas contre un dossier avec une biographie. Mais on gagne du temps. Et il a compris une chose que beaucoup de dirigeants n’admettent jamais : le public juge un personnage, pas un bilan comptable.

Sa constance est ici un actif majeur. Sa ligne n’a pas varié depuis le premier jour : ce n’est pas lui qui est en cause, c’est ce qui l’a jugé. En communication de crise, une position moyenne tenue pendant six ans vaut toujours mieux qu’une position brillante abandonnée au bout de trois semaines.

La visioconférence : le coup le mieux pensé de l’affaire

Il faut s’arrêter sur la proposition de comparaître à distance, parce que c’est la séquence la plus habile du dispositif et celle que les médias traitent le plus superficiellement.

Juridiquement, la demande a peu de chances d’aboutir dans les termes qu’il souhaite. Sur le plan de la communication, elle est gagnante quelle que soit l’issue.

Si le tribunal accepte, il obtient l’audience depuis son propre décor, sans le box, sans le plan fixe. S’il refuse, hypothèse la plus probable, il obtient mieux encore : la démonstration publique de son empêchement. Il pourra dire qu’il a proposé de s’expliquer et qu’on le lui a refusé. Le refus devient la preuve du récit.

C’est ce que j’appelle une proposition asymétrique : une demande dont l’acceptation vous sert et dont le rejet vous sert davantage. La demande de levée du mandat d’arrêt repose exactement sur la même architecture. Rien, dans ce courrier du 11 août, n’a été écrit sans y penser.

Les limites d’une communication de crise sans procès

C’est ici que je veux être le plus net, parce que c’est l’angle le moins traité et le plus utile aux dirigeants qui liront ces lignes.

On peut gagner la bataille de l’image et rester, en droit, un fugitif.

Il a reconquis son récit. Il n’a pas reconquis sa liberté de circuler. Sa communication le réhabilite auprès d’un public, jamais auprès d’une juridiction. Un algorithme ne rend pas d’arrêt. Un abonné ne lève pas un mandat. Un post ne produit pas de nullité de procédure.

Une stratégie de communication ne suspend pas une procédure. Elle l’accompagne, au mieux. Elle ne la remplace jamais.

Il existe enfin un effet de cliquet qui me paraît décisif pour la suite de son dossier : à force de parler à la place du dossier, on finit par ne plus pouvoir revenir au dossier. Plus la parole publique s’installe comme substitut au débat judiciaire, plus le retour à ce débat devient coûteux, puis improbable, puis impossible. La stratégie s’auto-entretient jusqu’à devenir une prison narrative.

C’est ce décalage, entre un homme largement absous par une partie de l’opinion et toujours poursuivi par la justice, qui fabrique le personnage. Et c’est ce qui fait de ce cas le manuel que recopient aujourd’hui, souvent maladroitement, de nombreux dirigeants sous enquête.

Ce que les dirigeants doivent retenir de l’affaire Ghosn

On ne communique jamais contre ses avocats. La défense réputationnelle et la défense juridique se coordonnent ou se détruisent. Une phrase gagnée dans l’opinion peut coûter une audience.

Le silence total perd, la parole totale aussi. Entre le mutisme qui ressemble à un aveu et la logorrhée qui finit par se contredire, il existe une doctrine de parole : peu de messages, une fréquence maîtrisée, un porte-parole unique.

La préparation précède la crise de plusieurs mois. Personne ne construit une audience en pleine tempête. Les dispositifs qui tiennent existaient avant l’incident.

La constance vaut plus que la performance. Une ligne discutable mais tenue résiste mieux qu’une ligne parfaite mais changeante.

Il faut savoir quel tribunal on veut convaincre. Public, salariés, actionnaires, régulateurs et magistrats ne réagissent pas aux mêmes signaux. Viser le mauvais auditoire, c’est perdre les deux.

Questions sur la communication de Carlos Ghosn

Pourquoi Carlos Ghosn ne vient-il pas à son procès à Paris ?
Il est visé par deux mandats d’arrêt français et réside au Liban, qui n’extrade pas ses ressortissants et lui interdit de quitter le territoire. Il invoque une impossibilité matérielle de comparaître et conteste le délai de citation. Stratégiquement, une comparution physique le replacerait dans un cadre dont il ne maîtriserait ni le rythme ni le récit.

Peut-il être jugé en son absence ?
Oui. Le tribunal apprécie la validité de l’excuse invoquée. S’il la retient, un renvoi est possible ; sinon, l’audience se poursuit et la décision peut être rendue sans sa comparution personnelle.

Pourquoi est-il si présent sur les réseaux sociaux ?
Parce que ces plateformes lui offrent ce que le prétoire lui refuse : le contrôle du cadre, du calendrier et du contenu, sans contradiction et sans risque judiciaire direct.

Sa stratégie fonctionne-t-elle ?
Sur le terrain de la réputation, oui : il a reconstitué une audience, une légitimité professionnelle et un récit cohérent. Sur le terrain judiciaire, elle n’a rien produit : les mandats d’arrêt demeurent et sa situation est inchangée.

Que doivent en retenir les entreprises ?
Que la communication de crise ne remplace jamais le traitement du problème de fond. Elle achète du temps, protège une réputation, structure un récit. Elle ne règle pas un dossier.

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