Dans les crises qui finissent au tribunal, il y a un jour que le conseiller en communication de crise prépare comme aucun autre : le jour de l’audience. Ce jour-là, le client est jugé deux fois. À l’intérieur, par les magistrats, selon le droit – un jugement qui prendra des semaines ou des mois et qui sera motivé. À l’extérieur – sur les marches du palais, dans la salle des pas perdus, sur les chaînes en continu, dans les comptes rendus du soir -, par l’opinion, selon l’attitude – un jugement qui tombe en quelques heures et qui ne se motive jamais. Et ce second jugement tombe bien avant le premier.
Cet article est consacré à ce second tribunal – celui dont personne ne parle dans les manuels de procédure et qui décide pourtant de la réputation d’un dirigeant pour des années. La marche vers le palais et l’image qu’elle fabrique ; la règle absolue du silence sur les marches ; la salle des pas perdus et ses suspensions d’audience ; le verdict médiatique qui se rend sur l’attitude et non sur le droit ; la dignité envers les victimes, qui pèse plus que toute réponse à la barre ; et le jour du verdict, avec ses deux textes prêts et ses deux règles.
La marche : l’image qui illustrera l’affaire pendant des années
Tout commence par quelques dizaines de mètres – ceux qui séparent la voiture des marches du palais. Ces mètres-là sont filmés sous tous les angles, et l’image qu’ils produisent est celle qui illustrera l’affaire pendant des années : dans chaque article de suivi, chaque rappel de l’affaire, chaque anniversaire, chaque reportage de synthèse. Quand un nom sera cité, c’est cette photo qui apparaîtra. Elle mérite d’être préparée comme une prise de parole – car c’en est une, muette.
Le pas, d’abord : ni fuyant ni conquérant. Le pas pressé dit la fuite – l’accusé qui veut en finir avec les caméras, et l’image se lit comme celle d’un homme traqué. Le pas trop assuré, presque triomphant, dit l’arrogance – celui qui ne prend pas au sérieux ce qui l’attend, et l’image se lit comme une provocation, surtout s’il y a des victimes. Le pas juste est celui d’une personne qui va à un rendez-vous grave : régulier, calme, sans hâte ni lenteur.
Le regard, ensuite : droit. Jamais vers le sol, qui dit la honte ou la culpabilité ; jamais caché derrière des lunettes noires, qui disent la dissimulation et fabriquent l’image du mafieux ; jamais agressif vers les caméras, qui dit l’hostilité. Un regard qui ne cherche rien et ne fuit rien.
Les mains, enfin : libres. Pas de dossier serré contre la poitrine comme un bouclier ; pas de main devant le visage – le geste qui, à lui seul, transforme une arrivée au tribunal en aveu visuel ; pas de téléphone à l’oreille pour se donner une contenance. Des mains libres disent qu’on n’a rien à cacher et rien à protéger.
Et l’entourage : réduit. L’avocat, une personne de confiance – pas un cortège de conseillers et de collaborateurs qui transforme l’arrivée en parade, ni la solitude complète qui fabrique l’image de l’abandonné. Tout ce qui ressemble à une fuite ou à une parade sera lu comme tel, à l’infini – car cette image ne sera jamais remplacée.
La règle des marches : on n’y dit rien
Vient la règle la plus simple de toute la communication judiciaire, et l’une des plus difficiles à faire respecter : sur les marches, on ne dit rien. Rien.
Le dispositif médiatique des marches est conçu pour arracher une phrase. Le micro tendu, la question criée par-dessus la bousculade – « vous vous sentez innocent ? », « qu’est-ce que vous avez à dire aux victimes ? », « vous allez démissionner ? » -, la répétition de la question jusqu’à ce que quelque chose sorte. Tout appelle une réponse, et toute phrase prononcée là sera la citation du jour – le titre, le bandeau, l’extrait en boucle -, arrachée au tribunal avant que le tribunal ait parlé. « Je suis innocent » sur les marches devient un aveu de nervosité ; « je n’ai rien à dire » devient un aveu de mépris ; « j’ai confiance en la justice » devient, au dixième emploi, une formule vide – et la formule vide se moque.
La seule réponse tenable tient en une ligne, et c’est l’avocat qui la porte, pas le client : « Nous nous exprimerons devant le tribunal, pas sur ses marches. » Cette phrase dit tout : le respect de l’institution (on parle là où l’on est jugé), le refus de la justice médiatique (pas de plaidoirie sur le parvis), et une forme de dignité (on ne se défend pas en criant). Elle se prononce une fois, calmement, et l’on avance.
Le client, lui, ne parle jamais dehors ce jour-là. Cette discipline est la plus dure à obtenir, parce que le silence sous les questions ressemble à une torture : chaque question criée est une accusation, et l’instinct commande de répondre, de se justifier, de rétablir. Le travail de préparation consiste à faire comprendre au dirigeant que ce silence n’est pas une faiblesse mais une stratégie – et à l’entraîner, physiquement, à avancer sous les questions sans réagir. On répète la marche comme on répète une interview.
La salle des pas perdus : le territoire des suspensions
Passées les marches, le second tribunal se poursuit à l’intérieur – dans la salle des pas perdus, territoire des journalistes accrédités, où se joue la communication des suspensions d’audience.
C’est là que les avocats des parties adverses tiennent leur point presse – et ils le tiennent : chaque suspension est une occasion de commenter les débats, de souligner une hésitation du prévenu, de rappeler la souffrance des victimes, d’installer un cadrage. La partie civile a, dans ce jeu, un avantage structurel : elle a le droit de l’émotion, et les caméras la cherchent.
Face à cela, le conseiller en communication est présent – invisible, à deux mètres de l’avocat, jamais identifié comme tel par la presse – pour une seule chose : décider avec l’avocat ce qui se dit à chaque pause. Le plus souvent : rien. Parfois : une phrase calibrée, quand un point factuel majeur doit être rétabli avant que le compte rendu du soir ne fige une erreur. Jamais : un commentaire sur les témoignages, sur les victimes, sur le tribunal, sur la partie adverse. La règle du tandem s’applique ici dans sa version la plus tendue – dix secondes de concertation dans un coin de la salle, et une seule voix qui sort, celle de l’avocat, ou aucune.
Il faut aussi préparer l’exposition passive : dans la salle des pas perdus, le dirigeant est observé en permanence – avec qui il parle, s’il sourit, s’il téléphone, s’il regarde son avocat avec inquiétude. Chaque geste est une image potentielle. La consigne est simple : rester près de l’avocat, ne pas commenter, ne pas plaisanter, ne pas s’isoler sur son téléphone, et sortir de la salle pour toute conversation qui doit avoir lieu.
Le verdict médiatique tombe avant le verdict : l’attitude jugée pendant huit heures
Vient la leçon centrale de cette coulisse, celle que l’expérience des procès médiatisés enseigne le plus durement : le verdict médiatique tombe avant le verdict – et il se rend sur l’attitude, pas sur le droit.
L’audience est racontée en direct : chaînes en continu, fils de journalistes sur les réseaux, comptes rendus du soir. Et ce que la presse rapporte des heures d’audience, ce ne sont pas les moyens de droit, les nullités soulevées, les subtilités de la qualification – c’est l’attitude du prévenu. « Il a répondu avec assurance. » « Il est apparu fébrile. » « Il s’est agacé face aux questions du président. » « Il n’a pas regardé les parties civiles. » « Il a consulté ses notes avant chaque réponse. » Le corps du dirigeant pendant des heures d’audience est jugé plus sévèrement que ses réponses – et ce jugement-là, contrairement à celui du tribunal, est public le soir même et définitif.
D’où une préparation spécifique, que la préparation juridique de l’audience ne couvre pas. La posture qui tient huit heures : assis droit sans raideur, attentif sans crispation, sur une durée où la fatigue déforme tout. L’absence de réaction aux témoignages les plus durs : le prévenu qui secoue la tête pendant un témoignage de victime, qui soupire, qui lève les yeux au ciel, a perdu le second tribunal en une seconde – quelle que soit la fausseté de ce qu’il entend. La gestion des questions du président : répondre à ce qui est demandé, sans discours, sans irritation, en reconnaissant ce qui doit l’être et en contestant calmement ce qui doit l’être. Et la maîtrise des pauses : la mine défaite ou le sourire déplacé à la sortie d’une suspension sont des images qui voyagent.
Cette préparation ressemble à celle d’une interview de plusieurs heures – et c’est ainsi qu’il faut la concevoir : une simulation d’audience, avec ses temps morts, ses attaques, ses témoignages, pour que le dirigeant ait rencontré, avant le jour J, la fatigue et l’émotion qui l’attendent.
La dignité envers les victimes : ce qui compte plus que toute réponse
Il faut consacrer un chapitre à part à ce qui, dans l’opinion, pèse plus lourd que tout le reste : l’attitude du dirigeant envers les victimes présentes dans la salle.
Dans les procès qui suivent des accidents, des drames, des affaires ayant fait des victimes, celles-ci sont là – au premier rang des parties civiles, avec leurs familles, leurs avocats, leur douleur visible. Et tout ce que fait le prévenu est lu par rapport à elles. Les regarde-t-il, ou évite-t-il leur regard ? Les a-t-il saluées en entrant ? Réagit-il à leurs témoignages avec respect, ou avec la froideur de celui qui conteste ? Baisse-t-il un instant la garde de la décence – un rire avec son avocat, un geste d’impatience pendant un témoignage ?
La règle est absolue, et elle est humaine avant d’être stratégique : la dignité envers les victimes ne se négocie pas, quel que soit le fond du dossier. Le dirigeant qui conteste sa responsabilité peut le faire à la barre, avec ses arguments ; il ne le fait jamais par son attitude envers ceux qui souffrent. On regarde les victimes. On les salue, sobrement, si le contexte le permet. On écoute leurs témoignages avec l’attention qu’on doit à une douleur réelle, même quand on en conteste l’imputation. Et l’on ne baisse jamais la garde de la décence, pendant huit heures.
Rien de ce que le dirigeant dira à la barre ne comptera autant, dans l’opinion, que la façon dont il se sera tenu devant elles. Les comptes rendus d’audience le vérifient à chaque procès médiatisé : la phrase qui reste n’est pas un argument de défense, c’est « il n’a pas regardé les familles » – ou, à l’inverse, « il s’est tourné vers les parties civiles ». C’est le second tribunal dans sa forme la plus pure.
Le jour du verdict : deux textes prêts, deux règles
Le verdict tombe un autre jour – des semaines ou des mois plus tard – et il obéit à sa propre coulisse.
D’abord, deux textes prêts depuis longtemps : la réaction en cas de relaxe, la réaction en cas de condamnation. Parce qu’on ne rédige pas cela dans le couloir du tribunal, dans l’émotion de la décision, avec les caméras qui attendent. Les deux versions sont écrites à froid, validées par le tandem avocat-communicant, et l’une des deux sortira – sobre, courte, sans improvisation.
Puis deux règles, une pour chaque issue. La relaxe ne se célèbre pas. La tentation est immense – le soulagement, la revanche sur des mois d’accusation -, et elle est mortelle : les victimes sont encore là, dans la salle et dans l’opinion, et une victoire claironnée dehors se paie dedans, durablement. La réaction juste dit le respect de la décision, la pensée pour ceux qui ont souffert – quelle que soit la responsabilité établie -, et le retour au travail. Rien de plus. La condamnation, elle, s’accueille avec respect pour la décision de justice, et l’éventuel appel s’annonce sans colère – « nous prenons acte, nous étudions la décision, nous nous réservons la possibilité de faire appel » – jamais en dénonçant le tribunal, ce qui transformerait une condamnation en affront à l’institution et fermerait toute possibilité de sortie digne.
Dans les deux cas, le dirigeant sort du palais comme il y est entré : d’un pas régulier, le regard droit, les mains libres. La dernière image doit ressembler à la première.
Conclusion : les deux verdicts doivent être survivables
À l’intérieur, le client est jugé par des magistrats, selon le droit, avec des motivations écrites et des voies de recours. Dehors, il est jugé par tout le monde – selon son pas, son regard, ses mains, son silence sur les marches, sa posture pendant huit heures, son attitude envers les victimes -, sans motivation et sans appel.
Le travail du conseiller en communication de crise, ce jour-là, est ce second tribunal : non pas pour le manipuler, mais pour que le dirigeant s’y présente tel qu’il devrait être – digne, calme, respectueux, silencieux là où il faut se taire. Et l’objectif tient en une phrase : il faut que les deux verdicts soient survivables. Celui du tribunal, parce que la défense juridique l’a préparé. Celui de l’opinion, parce que rien, dans l’attitude du dirigeant, n’aura donné à celle-ci une raison de condamner ce que le droit aurait pu absoudre – ni une raison d’accabler ce que le droit aura sanctionné. Un dirigeant peut survivre à une condamnation reçue dignement. Il survit rarement à une relaxe mal célébrée.
FAQ – Communication judiciaire le jour du procès
Que doit dire un dirigeant sur les marches du tribunal ? Rien – jamais. Toute phrase prononcée là devient la citation du jour, arrachée au tribunal avant qu’il ait parlé. La seule réponse tenable est portée par l’avocat, une fois, calmement : « nous nous exprimerons devant le tribunal, pas sur ses marches. » Le client avance sous les questions sans réagir – une discipline qui se répète avant le jour J.
Pourquoi l’arrivée au tribunal est-elle si importante ? Parce que l’image de la marche vers le palais illustrera l’affaire pendant des années – chaque article, chaque rappel, chaque anniversaire. Elle se prépare : le pas ni fuyant ni conquérant, le regard droit (ni au sol ni derrière des lunettes noires), les mains libres (jamais devant le visage), un entourage réduit. Tout ce qui ressemble à une fuite ou à une parade sera lu ainsi, à l’infini.
Comment la presse rend-elle compte d’une audience ? Sur l’attitude plus que sur le droit : « il est apparu fébrile », « il s’est agacé », « il n’a pas regardé les parties civiles ». Le corps du prévenu pendant des heures d’audience est jugé plus sévèrement que ses réponses. La préparation doit donc couvrir la posture sur la durée, l’absence de réaction aux témoignages, la gestion des questions du président et des pauses.
Comment un dirigeant doit-il se comporter face aux victimes au procès ? Avec une dignité absolue, quel que soit le fond du dossier : les regarder, les saluer sobrement si le contexte le permet, écouter leurs témoignages avec respect même en contestant l’imputation, ne jamais baisser la garde de la décence. Dans l’opinion, l’attitude envers les victimes pèse plus que tout argument de défense.
Que dire après une relaxe ? Le respect de la décision, une pensée pour ceux qui ont souffert, le retour au travail – rien de plus. La relaxe ne se célèbre jamais : les victimes sont encore là, et une victoire claironnée dehors se paie durablement dans l’opinion. Le texte est préparé à froid, à l’avance, comme celui de la condamnation.
Que dire après une condamnation ? Prendre acte avec respect pour la décision de justice, annoncer l’étude du jugement et, le cas échéant, la possibilité d’un appel – sans colère et sans dénoncer le tribunal, ce qui transformerait la condamnation en affront à l’institution. Un dirigeant survit à une condamnation reçue dignement ; il ne survit pas à une décision contestée avec agressivité.