Dans le métier de la communication de crise, on parle beaucoup des crises qu’on accepte – et jamais de celles qu’on refuse. C’est pourtant l’angle mort le plus révélateur : les mandats déclinés en disent plus long sur un cabinet que tous ses succès, car ils dessinent la ligne au-delà de laquelle il ne va pas. Et cette ligne, quand on cherche un consultant en gestion de crise pour traverser une tempête médiatique, est précisément ce qu’il faut connaître avant de signer.
Celui qui voulait mentir
La première figure est la plus franche, et elle se présente toujours avec un calme déconcertant. Un fait établi, documenté, incontestable – et la demande, posée comme on commande une prestation ordinaire : « vous allez nous construire une autre version. » Pas nuancer, pas contextualiser, pas choisir les mots : mentir. Fabriquer un récit alternatif et le porter publiquement.
La réponse professionnelle tient en trois arguments, qui méritent d’être détaillés parce qu’ils valent pour toutes les organisations tentées par cette voie.
Le premier est factuel : la vérité finit par sortir. Ce n’est pas une maxime morale, c’est une loi d’époque, vérifiée crise après crise. L’indexation permanente, la professionnalisation de l’investigation, la protection des lanceurs d’alerte, la multiplication des traces numériques : tout, dans l’écosystème contemporain, travaille à l’exhumation. La question n’est jamais « cela se saura-t-il ? » mais « quand, et par qui ? ».
Le deuxième est arithmétique : le mensonge découvert coûte cent fois le fait avoué. Une faute reconnue est un événement qui se traite – contexte, réparation, mesures. Un mensonge révélé est une trahison qui contamine tout : il invalide rétroactivement chaque parole de l’organisation, transforme chaque déclaration passée en suspect, et ajoute à la crise d’origine une crise de la sincérité dont on ne guérit presque jamais complètement.
Le troisième est le périmètre du métier lui-même : on peut aider une organisation à dire une vérité difficile – c’est même le cœur du travail. On ne peut pas l’aider à bâtir une fiction.
Ce client-là a insisté, puis il est allé voir ailleurs – on trouve toujours quelqu’un d’autre, c’est une réalité du marché qu’il serait naïf de nier. Dix-huit mois plus tard, tout est sorti : le fait initial, le mensonge construit dessus, et le mensonge sur le mensonge qu’il avait fallu ajouter entre-temps. La crise finale a été plusieurs fois plus grosse que celle qu’une vérité difficile, dite tôt et accompagnée, aurait produite. Ce dénouement n’a rien d’exceptionnel : c’est le scénario type, celui que tous les grands scandales racontent – de l’industrie automobile à l’agroalimentaire, ce ne sont presque jamais les faits qui détruisent les organisations, ce sont les mensonges échafaudés pour les couvrir.
Celui qui voulait salir
La deuxième figure est plus insidieuse, car sa crise à lui était réelle, et même gérable. Mais sa stratégie tenait en un mot : détourner. Fabriquer un contre-feu sur un concurrent pour occuper les rédactions. Exhumer un dossier sur un adversaire pour créer une diversion. Transformer sa défense en attaque contre un tiers qui n’avait rien demandé.
Le refus, ici, tient en une phrase qui mérite d’être posée telle quelle, car elle définit une frontière de métier : je défends mes clients, je ne détruis pas les autres. Ce n’est pas le même métier – c’en est même l’exact opposé. La communication de crise protège la confiance ; les opérations de dénigrement la détruisent, chez la cible d’abord, chez le commanditaire ensuite, dans tout l’écosystème enfin.
Car il faut dire au client tenté par cette voie ce qu’elle coûte réellement. D’abord, les contre-feux se voient : les journalistes savent dater les « révélations » opportunes, et une diversion détectée devient elle-même l’histoire – avec un chef d’accusation supplémentaire. Ensuite, ces opérations laissent des traces – commanditaires, intermédiaires, factures – qui constituent autant de bombes à retardement. Enfin, et c’est l’argument décisif : celui qui accepte de salir pour vous montre à toute la place de quoi il est capable – et vous démontre, à vous, qu’il salira de vous un jour, pour un autre client ou pour son propre compte. On ne confie pas ses secrets à quelqu’un dont le métier est de retourner ceux des autres.
Celui qui cherchait un magicien
La troisième figure est la plus sympathique, presque touchante – et son cas est devenu massif à l’ère numérique. Celui-là ne demandait pas de mentir. Il demandait l’impossible : que tout disparaisse. Les articles, les avis, les résultats de recherche, les archives, le passé. Et il était prêt à payer très cher.
Dire non à celui-là, c’est refuser de vendre un rêve – et il faut expliquer pourquoi le rêve n’existe pas, car un marché entier prospère sur cette illusion. Personne n’efface Internet. Le droit au déréférencement existe, il est réel et parfois utile, mais son périmètre est étroit : il s’applique sous conditions, ne concerne que les moteurs de recherche, laisse les contenus en ligne, et ne couvre presque jamais l’information légitime sur une organisation ou un dirigeant dans son activité. Au-delà de ce périmètre légal, quiconque promet la disparition vend l’une de deux choses : une illusion facturée, ou des méthodes – pressions, manœuvres, procédés douteux de suppression – qui, découvertes, aggraveront tout en ajoutant le scandale de la tentative d’effacement au contenu qu’on voulait effacer. L’effet Streisand a un nom précisément parce qu’il est une constante.
Le seul chemin réel est plus lent et plus exigeant : assumer, contextualiser, reconstruire par-dessus. Traiter ce qui peut l’être, répondre à ce qui est faux avec des faits, publier soi-même le récit complet de l’épisode – sa propre cicatrice, écrite par soi -, et produire dans la durée le contenu véridique et solide qui, progressivement, redéfinit ce qu’on trouve en cherchant votre nom. On ne supprime pas le passé : on le recouvre de présent. C’est trop lent pour ceux qui veulent un miracle. C’est la seule méthode qui existe.
Ce client-là a décliné, courtoisement. Sa trace est toujours là – inchangée, puisque rien de réel n’a été entrepris.
Celui qui avait raison d’appeler – mais pour la mauvaise mission
La quatrième figure est la plus difficile, celle qui coûte vraiment. Une vraie crise, une vraie détresse, un vrai besoin d’aide – tout ce qui justifie l’appel. Mais au fil des échanges, la mission réelle se dessine : utiliser la communication pour ne pas changer. Habiller la poursuite du problème plutôt que traiter le problème. Acheter, avec des mots mieux choisis, le droit de continuer comme avant.
Ce non-là est le plus douloureux à prononcer, parce que la détresse est réelle – et, soyons honnête, parce que le budget l’est aussi. Mais il repose sur la certitude la plus solide du métier : la communication ne remplace jamais le traitement. Elle l’accompagne, le rend visible, lui donne sa juste place dans le récit – elle ne s’y substitue pas. Une organisation qui communique mieux sans changer rien fabrique exactement l’écart entre les mots et les actes qui alimente toutes les crises ; elle prépare le prochain épisode en l’aggravant, puisque s’y ajoutera la preuve qu’elle savait et qu’elle a maquillé. Accepter ce mandat, c’est devenir le complice rémunéré de la récidive – et le prochain épisode arrive toujours.
La contre-proposition existe, et elle est parfois acceptée : accompagner la crise et le changement, ensemble – la communication comme visage d’une transformation réelle. Quand elle est refusée, le mandat l’est aussi.
Pourquoi cette ligne n’est pas un luxe moral
Il faut conclure en désamorçant deux malentendus que ce récit pourrait nourrir.
Le premier : ces refus ne donnent pas le beau rôle. Refuser est facile quand on peut se le permettre – quand le carnet de commandes autorise les principes. Cette chance se mesure, et elle oblige : elle interdit de juger les confrères qui n’ont pas le même confort, mais elle interdit aussi de s’abriter derrière la contrainte pour tout accepter.
Le second, plus important : cette ligne n’est pas morale par luxe – elle est stratégique par nécessité. Rappelons ce qu’on peut faire, car le périmètre est vaste : défendre une organisation qui a fauté est le cœur même du métier, et cela se fait sans état d’âme dès lors qu’elle veut réparer ; dire une vérité difficile en choisissant le moment et les mots ; construire un silence stratégique ; négocier du temps ; contextualiser sans complaisance. Tout cela est le métier. Ce qui ne l’est pas – mentir, salir, promettre l’effacement, maquiller le refus de changer – ne l’est pas pour une raison qui dépasse l’éthique : un conseiller qui franchit cette ligne pour vous la franchira contre vous. Et surtout, sa parole ne protège plus rien, puisqu’elle ne vaut plus rien. Toute la valeur d’un conseil de crise réside dans sa crédibilité – auprès des journalistes qui décrochent son appel, des parties prenantes qui l’écoutent, des confrères d’en face qui lisent ses signaux. Cette crédibilité est l’actif qu’il met à votre service ; un conseil qui l’a dilapidée en pratiques douteuses n’a plus rien à vous vendre que des heures.
Alors, le jour où vous choisirez un conseil en communication de crise, ajoutez une question à votre grille d’entretien – la plus révélatrice de toutes : « qu’est-ce que vous refusez de faire ? » Écoutez la réponse. Si elle est précise, argumentée, illustrée, vous tenez quelqu’un qui a une ligne – donc quelqu’un dont la parole vaut quelque chose, y compris pour vous défendre. S’il n’a pas de réponse, vous avez la vôtre.
FAQ – Éthique et limites du conseil en communication de crise
Un conseil en communication de crise peut-il défendre une organisation fautive ? Oui – c’est même le cœur du métier. Accompagner une organisation qui a fauté vers une reconnaissance digne, une réparation réelle et une reconstruction de la confiance est parfaitement légitime. La ligne passe ailleurs : entre défendre (dire le vrai au mieux) et tromper (construire du faux).
Quelles demandes un conseil en communication doit-il refuser ? Quatre familles principales : mentir (construire un récit contraire aux faits établis), salir (contre-feux et dénigrement de tiers), promettre l’effacement (faire « disparaître » articles et traces au-delà du droit au déréférencement), et maquiller l’inaction (communiquer pour éviter de traiter le problème de fond).
Peut-on vraiment faire disparaître des articles ou des contenus sur Internet ? Non, sauf cas étroits (droit au déréférencement sous conditions, contenus illégaux). Quiconque promet un effacement général vend une illusion ou des méthodes risquées dont la découverte aggrave tout. La seule stratégie réelle : traiter ce qui peut l’être, répondre au faux par des faits, et recouvrir le passé de contenu véridique dans la durée.
Pourquoi les contre-feux et diversions sont-ils déconseillés en crise ? Parce qu’ils se détectent – les journalistes datent les « révélations » opportunes – et qu’une diversion découverte devient elle-même l’histoire, avec un chef d’accusation de plus. Et parce que le prestataire qui accepte de salir pour un client démontre qu’il pourra le faire contre lui.
Comment évaluer l’éthique d’une agence de communication de crise avant de la choisir ? Par une question simple en entretien : « qu’est-ce que vous refusez de faire ? » Une réponse précise et argumentée révèle une ligne – donc une crédibilité préservée, qui est l’actif même que l’agence met à votre service. L’absence de réponse est une réponse.
Pourquoi la crédibilité du conseiller protège-t-elle le client ? Parce que toute la valeur du conseil réside dans sa parole : les journalistes qui le rappellent, les parties prenantes qui l’écoutent, les interlocuteurs qui lui font crédit. Un conseiller aux pratiques douteuses a dilapidé cet actif – sa parole ne vaut plus rien, donc ne protège plus rien.