Le 6 septembre 2026, Entrevue, sous la plume de Jérôme Goulon, Rédacteur en chef, a publié un article qui se demande si les excuses publiques de Greg Guillotin ont été rédigées par un cabinet de communication de crise, le mien, et si ce mea culpa n’est pas, au fond, une stratégie pour sauver sa carrière. Une réponse courte aurait suffi. Je prends ici le temps d’une réponse plus complète, parce que la question dépasse ce cas : qu’est-ce qui fait la sincérité d’une parole publique, et à quoi sert, au juste, un conseiller en communication de crise ?
Ce que dit l’article d’Entrevue, et ce qu’il laisse entendre
Les faits sont simples et publics. Le 5 septembre, au lendemain de la révélation de la plainte déposée contre lui par son ancienne compagne, Greg Guillotin a publié sur ses réseaux sociaux une déclaration dans laquelle il reconnaît des violences physiques et psychologiques, dit sa honte et présente ses excuses. Un journaliste réputé de l’AFP, l’incontournable Jean-François Guyot, a précisé que ce texte lui avait été transmis par le conseil en communication du youtubeur, en me nommant. J’ai repartagé son message.
C’est de ce repartage qu’Entrevue tire sa « révélation ». Le raisonnement tient en trois temps : je dirige LaFrenchCom, un cabinet de communication de crise ; mon métier consiste à protéger des réputations ; donc la question se pose de savoir si j’ai relu, corrigé, restructuré ou rédigé ce mea culpa et, si oui, ce qu’il reste de sincérité dans un texte préparé par des spécialistes de la communication sensible. Le titre évoque un mea culpa « bidon », sous la protection d’un point d’interrogation. La dernière phrase renvoie chacun à sa propre opinion. Je vous laisse juger de l’élégance de la méthode.
Je ne conteste pas à un média le droit de poser des questions. Je conteste qu’on puisse confondre une question avec une révélation, et une insinuation avec une enquête. Mais venons-en au fond, qui est plus intéressant.
Oui, j’accompagne Greg Guillotin. C’est mon métier, et je ne m’en cache pas
Commençons par ce qu’Entrevue présente comme une découverte : j’accompagne Greg Guillotin dans cette crise. Je ne l’ai jamais dissimulé. On dissimule rarement ce que l’on republie. Notre nom figure en contact presse de ce communiqué de presse.
Ce que je fais précisément avec un client relève de la confidentialité qui lui est due, non par gêne, mais parce que cette confidentialité est la condition même de la confiance, comme elle l’est pour un avocat ou un médecin. Je ne détaillerai donc pas plus la mission que je mène auprès de Greg Guillotin que celle que je mène auprès de n’importe quel dirigeant, sportif ou personnalité que mon agence de gestion de crise accompagne.
Le principe, en revanche, n’a rien de secret. Un conseiller en communication de crise participe à la préparation de la parole publique de son client. Il l’aide à décider s’il doit parler ou se taire, quand, sur quel canal, à qui, et dans quels termes. Il travaille avec ses avocats pour que la parole publique ne contredise pas la défense judiciaire. Il prévient les erreurs classiques : la contre-attaque contre la personne qui accuse, la minimisation, le « mais », l’apitoiement sur soi, les promesses qu’on ne tiendra pas. Écrire cela n’est pas un aveu. C’est une fiche de poste.
La question d’Entrevue, ai-je « participé » à ce texte ?, appelle donc une autre question, plus utile : qu’est-ce que cela changerait ?
La parole accompagnée n’est pas une parole fausse
L’article a raison sur un point, et je le lui accorde volontiers : l’emploi de la première personne ne renseigne pas sur celui qui a tenu la plume. Mais cette observation vaut pour à peu près toute parole publique depuis que la parole publique existe.
Un avocat rédige les conclusions de son client, et nul n’en déduit que le client n’a pas de position. Un discours de chef d’État s’écrit à plusieurs mains, et nul n’en déduit qu’il n’a rien voulu dire. Des mémoires sont dictés, des tribunes sont préparées, des lettres de démission sont relues par des conseils. Un article de presse lui-même est relu, titré, édité par une rédaction ; il n’en est pas moins celui qui le signe.
Depuis qu’il existe des choses difficiles à dire, il existe des gens pour aider à les dire. Cela ne rend pas la parole fausse. Cela la rend dicible.
Ce qui engage, ce n’est pas la solitude de l’auteur : c’est la signature. Signer une déclaration publique, c’est s’engager sur chacun de ses mots, devant le public, devant ses proches et, en l’espèce, devant la justice. Signer, c’est s’engager pas jurer qu’on était seul devant l’écran.
Ce qui fait la sincérité d’une excuse publique
Si la sincérité d’un mea culpa ne se mesure pas à la solitude de son auteur, à quoi se mesure-t-elle ? À deux choses, que j’applique à toutes les excuses publiques que j’ai vues réussir ou échouer en plus de dix ans de communication de crise : ce qu’elles contiennent, et ce qui les suit.
Ce qu’elle contient
Une excuse publique sincère se reconnaît d’abord à ce qu’elle ne fait pas. Elle ne nie pas. Elle ne relativise pas. Elle n’invoque ni contexte ni « version des faits ». Elle ne retourne pas l’accusation contre celle ou celui qui la porte. Elle ne se réfugie pas derrière la présomption d’innocence pour éviter de dire ce qu’elle sait être vrai.
Relisez la déclaration de Greg Guillotin à cette aune, telle qu’Entrevue l’a d’ailleurs citée. Un homme y reconnaît des violences physiques et psychologiques. Il écrit qu’il ne cherchera ni à les nier ni à les justifier. Il écrit « j’ai honte », et il signe.
Il faut mesurer ce que cela coûte. Sur le plan judiciaire, reconnaître publiquement des faits, c’est se priver de la défense la plus courante : la contestation. Sur le plan professionnel, c’est donner à chaque plateforme, chaque diffuseur, chaque partenaire une raison écrite de se retirer. Sur le plan personnel, c’est accepter que ces mots vous suivent aussi longtemps qu’existera un moteur de recherche. Une déclaration qui expose son auteur à ce point est très exactement l’inverse d’une stratégie de protection.
Ce qui la suit
Le second critère, personne ne peut l’écrire à la place de l’intéressé ni moi, ni aucun cabinet de communication de crise. La déclaration mentionne un suivi psychiatrique entamé bien avant la fin de la relation, puis un accompagnement par un psychologue spécialisé dans la prise en charge des auteurs de violences conjugales, qui se poursuit. Elle annonce des réponses aux enquêteurs et à la justice. Elle promet le silence sur tout ce qui sera dit ensuite.
C’est là, et seulement là, que cette parole sera jugée : aux rendez-vous honorés, aux réponses données à la justice, au silence tenu. Si les actes ne suivent pas, aucune formulation, aussi travaillée soit-elle, ne sauvera les mots. Et s’ils suivent, aucune question sur l’identité du rédacteur ne les invalidera.
Ce qu’une « stratégie pour sauver sa carrière » aurait réellement conseillé
Entrevue oppose la sincérité à la sauvegarde d’une carrière, comme si l’une excluait l’autre, et comme si la seconde expliquait le texte. Permettez-moi d’apporter une précision de praticien.
Si l’objectif avait été de protéger une carrière, la stratégie aurait été connue de tous, parce qu’elle s’applique chaque semaine dans les mêmes colonnes : ne rien dire, ou faire dire par un avocat que l’on « conteste fermement » les faits, rappeler la présomption d’innocence, laisser le temps judiciaire faire son œuvre et compter sur l’oubli. Cette stratégie-là protège, parfois. Elle ne demande aucune honte, aucune reconnaissance, aucun engagement.
Une carrière se protège par le silence, la contestation et l’attente du juge. Elle ne se protège pas en écrivant « j’ai honte » et en le signant de son nom.
La thèse du mea culpa « pour sauver sa carrière » s’effondre donc sous sa propre logique. Si c’était un calcul, ce serait un calcul étrange : il commence par reconnaître ce qu’une défense classique aurait contesté, et il continue en interdisant à son auteur de se défendre publiquement par la suite. On a vu des stratégies plus habiles pour préserver des contrats.
« Reconnaître, regretter, se soigner, se taire » : signature d’un cabinet ou grammaire de toute excuse ?
L’article relève que les publications de LaFrenchCom décrivent des stratégies de défense médiatique consistant à reconnaître une faute puis à présenter les mesures prises pour qu’elle ne se reproduise pas et qu’on retrouve cette progression dans le communiqué de Greg Guillotin. La coïncidence lui paraît suspecte.
Elle ne l’est pas. Reconnaître, regretter, réparer, ne pas recommencer : ce n’est pas une méthode de cabinet, c’est la grammaire élémentaire de toute excuse digne de ce nom. On la trouve dans toutes les traditions morales, dans la justice restaurative, dans les programmes de prise en charge des auteurs de violences, dans la morale la plus ordinaire. Si mon cabinet l’écrit, c’est parce qu’elle est vraie, pas parce que nous l’aurions inventée. Elle n’appartient à personne, et sûrement pas à moi.
Retournez d’ailleurs l’argument. Imaginez une déclaration qui reconnaîtrait les faits sans dire un mot de ce que son auteur fait pour ne pas recommencer. Le même article la jugerait incomplète, et il aurait raison. On ne peut pas reprocher à un texte de contenir ce qu’on lui reprocherait de ne pas contenir.
Ce que fait et ce que ne fait pas un cabinet de communication de crise
Puisque mon métier est au cœur de l’article, autant le décrire pour ce qu’il est, loin des fantasmes de manipulation de l’opinion publique.
Un cabinet de communication de crise accompagne des personnes et des organisations dont la réputation est brutalement menacée : une mise en cause judiciaire, un accident, une polémique, une fuite, une accusation. Son travail commence par une analyse froide de la situation : que sait-on, que peut-on dire, à qui, et avec quelles conséquences ? Il identifie les publics ici, la personne qui a porté plainte, la justice, le public, les partenaires professionnels et ce que chacun est en droit d’attendre. Il aide à choisir entre parler et se taire, et le silence est souvent le conseil le plus difficile à faire accepter. Il travaille la forme d’une parole pour qu’elle puisse être entendue, ce qui n’est pas la même chose que la travestir.
Le choix du canal dit aussi quelque chose. Cette déclaration n’a pas été confiée à un communiqué d’avocat ni à une interview complaisante : elle a été publiée sur les comptes de Greg Guillotin, sous son nom, là où son public le lit. Et si elle a été transmise à l’AFP, c’est pour la raison la plus simple qui soit : pour qu’elle soit reprise telle quelle, intégralement et datée, plutôt qu’en captures d’écran tronquées. Transmettre un texte à une agence de presse, c’est le rendre vérifiable. C’est l’inverse d’une dissimulation.
Il y a aussi ce qu’un communicant de crise ne fait pas, et ne doit jamais faire. Il ne fait pas mentir son client. Il ne fabrique pas de version des faits. Il n’attaque pas une personne qui a déposé plainte. Il ne promet pas ce que son client ne tiendra pas. Non par vertu abstraite, mais parce que c’est inefficace : un communicant qui fait mentir son client ne le protège pas, il prépare la crise suivante. Le tribunal de l’opinion a une mémoire, et il ne connaît pas la prescription.
Entrevue cite ma formule d’« avocat médiatique » face au « tribunal de l’opinion publique ». Je la revendique. Et je fais observer que personne ne soupçonne un avocat d’insincérité parce qu’il plaide. Le rôle de conseil est connu, assumé, encadré par des règles de confidentialité et de loyauté. Il en va de même du mien.
Le point d’interrogation comme méthode
Un mot, enfin, sur la forme de l’article, parce qu’elle n’est pas anodine. Un titre qui pose une question. Un corps qui suggère la réponse. Une conclusion qui délègue le verdict au lecteur, désormais libre de conclure à condition de conclure ce qu’on lui a soufflé.
Les journalistes connaissent la « loi de Betteridge », selon laquelle tout titre se terminant par un point d’interrogation appelle la réponse « non ». Ce n’est pas une loi, mais c’est un avertissement utile : quand une rédaction sait, elle affirme ; quand elle ne sait pas, elle demande. Entrevue ne sait pas qui a rédigé ce texte, et elle le dit. Ce qu’elle appelle une révélation est une question. Elle est légitime. Elle n’est pas une preuve.
Je le dis sans acrimonie. J’ai passé assez de temps auprès des rédactions pour savoir combien le point d’interrogation est un outil commode quand l’information manque. Je demande seulement qu’on ne le confonde pas avec un point final.
Le vrai sujet n’est pas la plume, ce sont les faits
À force de chercher qui a tenu la plume, l’article finit par perdre de vue de qui il parle. Il y a, dans cette affaire, une femme qui a déposé plainte ; une justice qui instruit ; un homme qui a reconnu des faits. Savoir qui a choisi les mots n’ajoute rien à la première, ne retire rien à la deuxième et n’exonère en rien le troisième.
Je ne parlerai pas ici de la personne qui a porté plainte. Sa parole est entre les mains de la justice, où elle doit être. Je n’ai pas non plus à me substituer aux enquêteurs pour les faits que la déclaration ne couvre pas et sur lesquels Greg Guillotin a indiqué qu’il répondrait devant eux : la présomption d’innocence s’applique à ce qui n’a pas été reconnu, et la reconnaissance vaut pour ce qui l’a été.
Le débat sur l’auteur d’un mea culpa est un débat sur moi. Cette affaire n’est pas une affaire sur moi. C’est peut-être la seule chose que l’article et moi ayons en commun de vouloir rappeler au lecteur : chacun se fera son opinion. Je souhaite seulement qu’elle se forme sur ce qui compte.
Ce que je retiens
- Une excuse publique se juge à ce qu’elle contient et à ce qui la suit, pas à l’identité de celui qui l’a tapée.
- Un conseiller en communication de crise accompagne une parole ; il ne la remplace pas, et il ne peut pas la tenir à la place de son client.
- Reconnaître des faits coûte cher judiciairement, professionnellement, personnellement. Ce n’est pas la marque d’un calcul, c’est son contraire.
- La structure « reconnaître, regretter, réparer, ne pas recommencer » n’est la propriété d’aucun cabinet : c’est simplement ce à quoi ressemble une excuse quand elle est complète.
- Une question n’est pas une révélation, et un point d’interrogation n’est pas une preuve.
FAQ : communication de crise et excuses publiques
Un cabinet de communication de crise rédige-t-il les excuses de ses clients ?
Il les accompagne. Selon les cas, cela va du conseil sur l’opportunité même de parler jusqu’au travail sur la structure, le ton et la cohérence avec la défense judiciaire. Dans tous les cas, c’est la personne qui signe, qui s’engage et qui devra répondre de chaque mot. Une parole accompagnée n’est pas une parole fausse.
Comment reconnaître des excuses publiques sincères ?
Par ce qu’elles ne font pas et par ce qui les suit. Pas de déni, pas de minimisation, pas de « mais », pas d’attaque contre la personne qui accuse. Des faits reconnus avec précision. Des engagements concrets, puis des actes vérifiables : suivi, coopération avec la justice, silence tenu. Une excuse sincère expose son auteur ; une excuse calculée le protège.
Faire appel à un conseiller en communication de crise est-il un aveu de calcul ?
Pas davantage que faire appel à un avocat n’est un aveu de culpabilité. C’est l’aveu qu’une parole publique, dans une crise, est difficile et lourde de conséquences, et qu’on ne l’improvise pas.
Qu’est-ce que la communication de crise ?
C’est la discipline qui aide une personne ou une organisation à traverser un événement menaçant sa réputation : mise en cause judiciaire, accident, polémique, accusation, fuite. Elle consiste à analyser la situation, identifier les publics, décider s’il faut parler ou se taire, et préparer une parole publique cohérente avec les faits et avec la défense judiciaire.
Quelle est la différence entre communication de crise et manipulation ?
La manipulation consiste à faire croire ce qui est faux. La communication de crise consiste à aider à dire ce qui est vrai de manière à ce que cela puisse être entendu. Un communicant qui fait mentir son client ne le protège pas : il prépare la crise suivante.
Un conseiller en communication de crise peut-il recommander le silence ?
Oui, et c’est souvent son conseil le plus difficile à faire accepter. Se taire est un choix de communication à part entière. Dans le cas présent, la déclaration de Greg Guillotin annonce elle-même qu’elle sera sa seule prise de parole et que son auteur ne répondra plus à ce qui sera dit de lui.