Mon premier dossier de crise : la voiture, le pied, et tous les symboles – ce qu’un seul après-midi enseigne du métier

Il y a, dans toute carrière de conseiller en communication de crise, un premier dossier – celui qu’on n’a pas choisi, celui pour lequel on n’était pas préparé, celui qui a tout enseigné d’un coup. Le mien, c’était en février 2009. Il contenait tous les symboles du métier, en un seul après-midi. Je ne le savais pas encore ; je l’ai compris au fil des quinze années suivantes, à mesure que chaque crise nouvelle venait confirmer ce que cet après-midi-là avait déjà dit.

Le récit : six semaines, une promesse, une voiture

Le siège d’un câblo-opérateur, en Seine-et-Marne. Une quarantaine de salariés en grève occupent les locaux depuis six semaines. Ils ont une banderole, qui restera dans les mémoires : leur entreprise « pète un câble ». À l’origine du conflit, des licenciements individuels de vendeurs à domicile, que la direction justifie par des pratiques commerciales contestées, et que les grévistes lisent comme un plan social déguisé – des départs un par un pour éviter la procédure collective. Des vigiles ont tenté de mettre fin à l’occupation. Une décision de justice a ordonné l’évacuation. Et ce lundi matin, une promesse est faite aux grévistes : le PDG va venir leur parler.

Il ne vient pas. En début d’après-midi, une voiture banalisée tente de quitter le parking du siège. Le PDG est à l’arrière. Un chauffeur – un prestataire extérieur – est au volant. Les grévistes repèrent la manœuvre, entourent la voiture, tapent sur la carrosserie, un mégaphone hurle. La voiture accélère. Un homme est à terre – un gréviste de quarante ans, père de quatre enfants. Le pied, titrera la presse. La jambe, dira l’hôpital : fracture ouverte. La voiture est partie. Il y a une vidéo, filmée par les grévistes, en ligne le soir même.

Le soir : plaintes pour délit de fuite et non-assistance, commissariat, audition du PDG et des témoins. Le lendemain : l’affaire est partout – presse nationale, régionale, sites d’information, télévisions. Et en face, la défense de l’entreprise, parfaitement exacte sur les faits : le président n’était pas au volant ; le chauffeur, dans le vacarme, n’a pas vu l’homme à terre ; vingt personnes frappaient le véhicule. Tout cela était vrai. Personne ne l’a écouté.

Comptez les symboles

Pour comprendre pourquoi une défense exacte n’a pesé d’aucun poids, il suffit de compter les symboles contenus dans cet après-midi – et de constater qu’aucun n’était pour l’entreprise.

Le patron dans la grosse voiture. Les ouvriers à pied, sur un parking. Le riche qui écrase le pauvre – l’image la plus ancienne de toutes les luttes sociales, rejouée en direct. Le chef qui se cache sur la banquette arrière d’une voiture banalisée – la dissimulation faite image. La promesse de rencontre non tenue – le matin même, la parole donnée ; l’après-midi, la fuite. La fuite elle-même, puis le délit de fuite, qui en est la qualification. L’homme à terre, père de famille – la victime à laquelle tout le monde s’identifie. La caméra au bon endroit – les grévistes avaient une vidéo, l’entreprise n’avait que des mots. Et la banderole que personne n’avait lue : six semaines d’occupation, un conflit visible de la rue, et un siège qui avait décidé de ne pas voir.

Face à cette accumulation, la défense de l’entreprise disait des faits – exacts, vérifiables, documentés – et elle disait des faits à des gens qui regardaient une image. « Le président n’était pas au volant » est une phrase vraie ; « le patron s’enfuit en voiture en écrasant un gréviste » est une image. Entre les deux, le public ne choisit pas : il voit. Une explication ne pèse rien contre une image. Jamais. C’est la première chose que cet après-midi a enseignée, et c’est celle qui gouverne encore chaque conseil donné depuis.

Le grand bain : ce qu’on retient en quatre heures

Ce jour-là, on ne m’a pas appris le métier. On m’a jeté dans le grand bain, et j’ai nagé. Voici ce que j’en ai retenu – en quatre heures, pour quinze ans.

Les symboles gagnent toujours contre les faits. Ce n’est pas une injustice qu’on peut combattre ; c’est une loi qu’on apprend à respecter. La méthode qui en découle est devenue une règle : on reconnaît d’abord le symbole – l’homme blessé, la voiture, la fuite -, et on rétablit les faits après. Jamais l’inverse. L’organisation qui commence par les faits (« le président n’était pas au volant ») devant une image (un homme à terre) dit au public qu’elle n’a pas vu ce qu’il a vu – et elle a perdu avant d’avoir fini sa phrase.

Un dirigeant qui fuit a perdu. Un dirigeant qui reste encaisse, mais il tient. La voiture banalisée et la banquette arrière ont fait plus de dégâts que six semaines d’occupation : elles ont fourni l’image de la dérobade, et cette image a effacé tout ce que l’entreprise pouvait avoir de légitime dans son conflit. Le dirigeant qui serait descendu de voiture, qui aurait affronté les grévistes, qui aurait encaissé les insultes et tenu la promesse du matin, aurait vécu un moment très dur – et il n’y aurait pas eu d’affaire. Depuis, c’est la règle de toutes les visites de site : si la seule raison de ne pas y aller est la peur, allez-y.

Après un blessé, la première décision n’est pas un communiqué. C’est un appel à l’hôpital. Le réflexe de l’organisation attaquée est de se défendre – et c’est le réflexe qu’il faut briser en premier. Un homme était à terre avec une jambe cassée ; tout ce qui pouvait être dit ce soir-là devait commencer par lui, par sa prise en charge, par le contact avec sa famille. Les mots pour les victimes avant les mots pour l’entreprise – cette règle, formulée des années plus tard, est née sur ce parking.

La vidéo existe toujours. En 2009, les téléphones filmaient déjà ; les grévistes avaient une caméra, et la vidéo était en ligne le soir. Aucune version des faits ne survit à une vidéo qui montre autre chose. La leçon vaut pour toutes les crises depuis : on ne raconte jamais une scène en supposant qu’elle n’a pas été filmée. Elle l’a été.

Et la crise n’a pas commencé le jour de la voiture. Elle avait commencé six semaines plus tôt, sur une banderole que le siège avait décidé de ne pas voir. Six semaines d’occupation, un conflit public, une banderole devant l’entrée – et une organisation qui attendait que ça passe. La voiture n’a pas créé la crise ; elle a révélé qu’on l’avait laissée mûrir. C’est la leçon des signaux faibles, du picotement avant le bouton, de la rentrée qui encaisse ce que l’été a semé : les crises qui explosent sont celles qu’on a refusé de regarder quand elles étaient encore des dossiers.

La phrase : on ne défend pas une voiture contre un pied

Le dossier s’est éteint quelques mois plus tard, comme s’éteignent les dossiers – les plaintes ont suivi leur cours, le conflit social s’est réglé, l’actualité est passée à autre chose. Il m’a laissé une grille de lecture que je n’ai jamais remplacée, et une phrase que j’ai mis des années à formuler, parce qu’elle paraissait trop simple pour être une doctrine : on ne défend pas une voiture contre un pied.

On va voir le pied. On s’occupe de l’homme à terre, on appelle l’hôpital, on parle à la famille, on reconnaît ce que tout le monde a vu. Après, on parle – des faits, du volant, du vacarme, de la vérité de la scène. Dans cet ordre, l’explication peut être entendue. Dans l’ordre inverse, elle est une insulte.

Cette phrase gouverne, aujourd’hui encore, chaque première heure de chaque crise où quelqu’un a été blessé – et elle vaut au-delà des blessés : partout où une image forte s’oppose à un fait exact, on commence par l’image, parce que c’est elle que les gens ont vue, et c’est elle qu’ils attendent qu’on reconnaisse avant de pouvoir écouter le reste.

Ce que les premiers dossiers enseignent

Il y a une raison pour laquelle les premiers dossiers marquent plus que tous les autres : on n’y a pas encore de méthode pour se protéger de ce qu’on voit. On voit tout – l’homme à terre, la voiture qui part, le PDG sur la banquette, la banderole, la vidéo – avec les yeux du public, parce qu’on n’a pas encore les yeux du métier. Et c’est précisément cette vision-là, naïve, entière, qu’il faut garder toute une carrière : voir ce que le public voit, avant d’expliquer ce que l’organisation sait.

Les conseillers expérimentés ont un danger : à force de connaître les faits, ils finissent par ne plus voir les images. Ils savent que le président n’était pas au volant, et ils oublient que personne ne le voit. Le premier dossier vaccine contre cela – à condition de ne jamais l’oublier. C’était mon premier dossier. Il contenait tous les autres – et chaque nouvelle crise est, au fond, une occasion de vérifier qu’on a encore les yeux de ce lundi de février.

FAQ – Symboles, images et faits en communication de crise

Pourquoi une explication exacte ne suffit-elle pas face à une image ? Parce que le public ne compare pas des arguments : il voit. « Le président n’était pas au volant » est une phrase vraie ; « le patron s’enfuit en écrasant un gréviste » est une image. Une explication ne pèse rien contre une image – jamais. La méthode consiste à reconnaître d’abord le symbole que tout le monde a vu, puis seulement à rétablir les faits.

Que faire en priorité quand une crise commence par un blessé ? Pas un communiqué : un appel à l’hôpital, la prise en charge de la personne, le contact avec sa famille, la reconnaissance de ce que tout le monde a vu. Les mots pour la victime précèdent les mots pour l’entreprise. L’organisation qui commence par se défendre devant un homme à terre a perdu avant d’avoir fini sa phrase.

Un dirigeant doit-il affronter des grévistes qui l’attendent ? Oui – le dirigeant qui fuit a perdu, parce que la fuite fournit l’image de la dérobade qui efface toute légitimité. Celui qui reste encaisse un moment très dur, mais il tient, et il n’y a pas d’affaire. Si la seule raison de ne pas y aller est la peur, il faut y aller.

Comment une crise sociale peut-elle « mûrir » sans qu’on la voie ? Par le refus de regarder : six semaines d’occupation, une banderole devant l’entrée, un conflit public – et un siège qui attend que ça passe. La crise n’éclate pas le jour de l’image ; elle a commencé bien avant, dans des signaux qu’on a choisi de ne pas lire. Les crises qui explosent sont celles qu’on a laissées mûrir quand elles étaient encore des dossiers.

Faut-il supposer qu’une scène de crise a été filmée ? Toujours. Depuis que les téléphones filment, aucune version des faits ne survit à une vidéo qui montre autre chose – et la vidéo est en ligne le soir même. On ne raconte jamais une scène en supposant qu’elle n’a pas été filmée : elle l’a été.

Que signifie « on ne défend pas une voiture contre un pied » ? Que face à l’opposition entre un fait exact (la voiture, le volant, le vacarme) et une image forte (un homme à terre), on commence par l’image : on va voir le pied, on s’occupe de la personne, on reconnaît ce qui a été vu. Après seulement, on parle des faits – et dans cet ordre, ils peuvent être entendus. Dans l’ordre inverse, l’explication est une insulte.

Vous aimerez peut-être aussi
Häagen-Dazs

Bis repetita

Autre épée de Damoclès après une crise apparemment résolue : la répétition du même scénario. C’est une plaie…
Lire